Voskopoja, aller et retour
C’est un aller-retour depuis Korça, sur la route paraît-il tracée par les Français. On traverse le plateau de Korça, entre ordures et mauvaises odeurs. On monte un peu, des villages bordent la route. Cela grimpe doucement. Apparement rien à voir avec les avertissements de l’Albanais formé à Lausanne qui nous en avait parlé. La vie est belle, le temps est beau. Une petite rampe permet de sortir d’un village à fermes, bétail et fumier sur la route. On s’enfonce dans un vallon, au loin on voit un village perché. Tout va bien. Il suffit d’appuyer un peu sur les pédales, nous apercevons un virage en épingle au loin.
Un peu d’allégresse permettra de boucler l’épingle.
Il en a fallu de l’allégresse. L’Albano-lausannois avait raison. Ça montait ! Au moins du 15%. Qui a fait ce tracé ? Il ne devait pas y avoir beaucoup de cyclistes parmi les militaires du génie français (!), en admettant que ce soit eux qui ont tracé la route. C’est une route pour Mercedes, katkat et autres. Tout juste peut-on dire le goudron était bon, assez plan. Le bord de la chaussée, juste à côté du ravin qui se creuse alors que la route saigne un flanc de montagne où quelques arbustes rompent de-ci de-là les gris et les jaunes des cailloux et des herbes, est marqué par un garde-fou en béton crénelé.
Le village perché que nous avions vu du fond de la vallée, n’est pas du tout Voskopoja. Il fallait poursuivre sur un plateau d’allure un peu jurassienne. D’ailleurs, et c’est une remarque téléphonée, on fait du ski de fond à cet endroit, l’hiver.
Voskopoja est un site hautement magnifié par les guides touristiques. Il le mérite, potentiellement. Il paraît qu’autrefois, 200.000 habitants vivaient dans la cuvette où, enserré dans un échiquier de collines, gît aujourd’hui un village d’allure modeste, très modeste, un village où il y a cinq églises pour quelques habitants. Nous avons vu deux de ces églises, et quelques habitants, notamment un groupe d’homme attablés à la terrasse d’un restaurant. On aurait dit ne réunion de conseil municipal. Était-ce pendant une séance, ou après une séance ? Mais la joie de vivre faisait partie de la scène. Discuter n’empêche pas de manger, et de boire. Comme sur les tableaux classiques dépeignant la vie dans les campagnes, un chien, affalé sur le côté, termine les restes.
Saint Nicolas, ou plutôt Shënkollë
Entre rues boueuses et allées pavées, parfois ornées de quelques lampadaires témoins d’un style urbain 19ème siècle, nous avons découvert la plus belle des églises de Voskopoja. Il s’agit de Saint Nicolas, un merveilleux exemple d’architecture du 18ème siècle.

Graffitis sur le portique de Saint Nicolas
Il est difficile d’y entrer dans cette église, tout est fermé.
C’est mieux ainsi, il faut le penser.
Sur les murs de la partie visible du portique, des fresques peintes par les frères Zografi au 18ème siècle, étaient souillées, maculées, graffitées, couvertes de prénoms et de mots minables.
C’était à pleurer !
On peut visiter une autre église à Voskopoja, Saint Athanase, avec des fresques qui seraient, mais tout dépend des guides, l’oeuvre des frères Zografi, ou de Constantin Berat. Les autres églises, tout le monde s’accorde pour dire qu’elles sont difficiles à trouver, et nous confirmons.
Valves
Les visites finies, nous sommes redescendus vers Korça. Un pneu arrière a crevé. Cela nous a fait découvrir que la pompe avait été oubliée, en bas dans la vallée, à l’hôtel. Il n’y avait donc pas de pompe pour regonfler le pneu. Toute honte bue, nous avons arrêté une… Mercedes. Les passagers, rigolards, sortaient d’un restaurant où en pleine campagne, nous-mêmes nous étions arrêtés pour lutter contre l’hypoglycémie (poisson grillé, salade grecque, frites, etc.). Bien sûr ! Ils ont trouvé une espèce de pompe à pied au fond de leur coffre et se sont appliqués, à plusieurs et en nous écartant un peu du centre des opérations, à regonfler la chambre à air, avec valve française, sur laquelle un embout adaptateur a été rajouté.
L’effet était modeste. S’agissait-il d’un problème lié à leur pompe, à l’embout, à autre chose?
Il ne fut pas facile de se mettre d’accord pour trouver les causes de la difficulté. Ils parlaient albanais et apparemment un peu allemand, et nous français et un peu anglais. Je ne sais pas quelle signification ont les gestes de la main dans la culture albanaise, mais les miens ont fini par modérer leur enthousiasme. Je me suis résolu à descendre sur un boyau moyennement gonflé, quelque quatre cents mètres de pentes à 15%.
Tout en bas, nous avons rencontré, de nouveau, Neki.
Neki
Neki est maçon, ou polyvalent du bâtiment. On le voit à ses mains et il a su nous le faire comprendre. Nous l’avions doublé, mollement, à l’aller et il nous avait rattrapé avec vivacité, sur son vélo antédiluvien. Venez chez moi, prendre un café, etc. C’est fou tout ce que l’on peut comprendre sans même parler une langue en commun ! (pour être franc, il avait quelques mots d’italien, et nous Français, on peut faire un effort.)
Nous y allons. Sa maison n’est pas modeste sans être magnifique. Un pavillon RDC plus étage, entièrement construit de sa main. Pas de problème. Les murs sont d’équerre, l’électricité est aux normes CEE, l’escalier a des marches de taille normale. Nous étions déjà convaincus, mais nous le sommes encore plus : les albanais sont des gens comme nous, ou réciproquement.
Il offre le café : d’accord. À l’aller, un alcool local : heu, pas d’accord, du moins avant la montée mais il faudra tout de même y tremper les lèvres. L’ ambiance était bonne, on finit par s’accorder sur une appelation franco-albanaise, ce sera “le pétrole de l’estomac” !
Au retour, il a vu le pneu semi-gonflé. Il est intervenu. Il a sorti une pompe, un modèle étrange, un peu articulesque. On a essayé sur la valve. Décidement et vraiment, ça ne rentrait pas. Je regarde, le diamètre est différent, il y a une espèce de poussoir au milieu. C’est un drôle de modèle, pour moi ! Norme chinoise des années 50, russe des années 30, nord-coréenne des années 90 ? Peut-être pour tracteur, ou autre ?
D’un seul coup, le monde est devenu pour moi plus divers. Ainsi, le monde des valves pour pneus de vélo est multiple. Il y a la norme française, ces petites valves avec un gland au bout qu’il faut parfois chatouiller pour le débloquer. Il y a une norme internationale, sans aucun charme et avec de moindres possibilités d’image graveleuse. Il y a une norme hollandaise, de la même espèce que l’internationale, mais de plus petit diamètre. En Albanie, il y aurait une première norme, d’origine peu traçable, et une seconde, bien différente, découverte après un parcours à pied à travers champs jusque dans le garage d’un voisin.
Nous avons fini par regonfler ce pneu. Le soir est tombé sur le plateau de Korça. Entre arts et mécaniques, un parcours d’environ 50 km aura pris 6 à 7 heures.
Cet itinéraire est recommandé.
Ce récit : Voskopoja, aller et retour
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