La piste en vélo
Si l’on veut aller de Kénieba à Manantali, on peut partir vers le nord sur la piste de Kayes, franchir la falaise de Tambaoura, emprunter l’effondrement de Djiboura et reprendre plein est sur la piste récente qui passe à Nanifara : après Nanifara, avant d’arriver à Koumdian, une côte avec de grandes marches rocheuses demande aux conducteurs une certaine maîtrise de leur véhicule.
On peut aussi passer par le sud, prendre la route de Kita puis remonter par une piste qui longerait le Bafing, jusqu’à atteindre le barrage de Manantali. Nos informateurs n’étaient pas très sûrs que cela soit bien praticable.
La voie du milieu
Nous avons fini par emprunter un itinéraire médian qui a été largement discuté avec les hommes du coin.
— Retenez bien ! nous a-t-on dit. De Dandoko, allez à Guénou Goré où se trouve la mission religieuse, puis à Sikato, parfois dit Sikato-Ba, puis à Samou où vous ne devrez pas rater l’embranchement vers Lemenetoumbou. Puis, passez par deux hameaux dont nous ne connaissons pas les noms Vous arriverez à Nanifara, à Koumdian et enfin de là, sans difficulté, à Manantali.
Nous avons alors regardé les cartes achetées à Paris, des cartes dressées au début des années 60 : les routes récentes n’y sont pas et l’itinéraire discuté n’y est pas non plus. Entre Sikato et Nanifara, c’est tout blanc, il n’y a… rien !
— Comment fait-on pour s’orienter ?
— Il n’y a aucune indication. Aucune voiture ne peut faire ce trajet. A la rigueur jusqu’à Guénou Goré. Mais après, le col de Sikato est infranchissable autrement qu’à pied ! Il faut pousser le vélo. A Sikato, il y a peut-être une piste pour véhicule mais vous, vous prendrez une piste pour les hommes seulement.
Comme à Mahina-Mine, deux jours auparavant, une inquiétude vague commença à nous envahir. Se mêlaient tout autant la crainte d’une panne, nous serions seuls, loin de tout, à devoir nous débrouiller, que celle d’une rencontre avec des animaux sauvages, les hypothétiques lions affamés aux crocs acérés ou les plus probables cynocéphales en bandes agressives.
La vérité ? Ce fut un oiseau, dont nous ne connaissons pas le nom, qui a été la cause de notre plus grande inquiétude : sa roulade monotone contrefaisait le grincement d’un essieu mal graissé.
Essieu ou volatile ? Que comprendre ? Le seul vrai test, c’est de s’arrêter : l’oiseau ne cesse pas son cri, à ce moment même.
Sauf magie noire.
Immobile mouvement
En vélo, tour de roue après tour de roue, le paysage de brousse reste immobile.
La brousse n’est pas un paysage animé.
Quand on est en voiture, coincé derrière sa vitre, on peut à la rigueur se croire au cinéma à regarder un film, dont un critique dromologue assurerait cependant que son scénario présente un grave déficit d’action.
Mais en vélo, les seules scènes et événements qui existent, ce sont ceux que l’on a inventés.
Le piton que tu vois au loin, dont les parois abruptes surgissent de la savane, tu dois imaginer ses différentes facettes : ce n’est pas ta course, à la vitesse où tu vas, qui te les fera découvrir.
La dépression du terrain que tu soupçonnes, tout au bout de ce plateau, excite ta curiosité ; mais la modeste célérité de ton pédalage te laissera tout le temps de rêver aux descentes atmosphériques qui longuement t’avaient été, sinon promises, du moins suggérées.
Connais-tu l’expérience du vélo dans des chemins étroits comme ton guidon, enserrés entre deux murs d’herbes à éléphant. Plus hauts que le haut de ta casquette ! Et si dans cette masse ondulante, il y en avait un, troupeau, de ces éléphants ! Que dois-tu faire, que dois-tu penser ? Quel sera ton comportement ? Mais faut-il y penser ? Ne dois-tu pas plutôt te persuader qu’il n’y aura, plus modestement, que quelques cobs, aimables herbivores !
Ces tâches fauves en mosaïque qui se dessinent au loin : sont-ce des blocs, des champs, des animaux, des villages ? A toi d’imaginer, car tes roues ne te porteront jamais par-là.
Au fil de tes pensées jamais achevées, le temps passe et les roues roulent.
Peu à peu !
Le vélo, ça ne va jamais vite.
Mais quand on se retourne, on voit tout le chemin parcouru !
Ce récit : La piste en vélo
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