La faucheuse

Stèle mortuaire de bord de route
C’est un écran que je n’ai pas écrit avec plaisir, mais il a fallu l’écrire.
Cette photo, ci-contre, n’est que l’une des milliers que l’on pourrait prendre, sur le bord des routes albanaises. Le nom et la photo de la personne décédée par accident sur la route ont été effacés.
Ces monuments sont une des réactions de la société albanaise face au problème des comportements dangereux et mortels de certains, et trop nombreux, de ses automobilistes. Ils sont l’oeuvre de la faucheuse.
La faucheuse entre Malik et Korça
Le Hollandais roulant, celui qui selon Internet, était passé en 2004, se demandait si Devellit, du nom d’une rivière, voulait dire diable. C’est possible mais le diable, nous ne l’avons pas rencontré sur la piste Gramsh - Malik qui suit cette rivière. C’est plus tard dans la journée, sur le tronçon de route goudronnée qui va de Malik à Korça, que nous avons senti la présence de la faucheuse.
La faucheuse, dans tous les pays d’Occident, c’est la mort.
En Albanie, aussi. La faucheuse s’appelle en général Mercedes et elle rode jour et nuit, sur toutes les voies de circulation, et plus particulièrement entre Malik et Korça. Ce sont les derniers kilomètres de la route principale qui va de Tirana à Korça, puis qui franchit la frontière vers la Grèce. C’est un tronçon de route rectiligne, assez large, correctement goudronné sauf sur les bords où alternent trous, bosses, gravillons. Cette route est une invitation à la vitesse, pour les voitures, et les Albanais répondent à l’invitation.
On a du mal à imaginer, même nous les Français qui n’avons de leçons à donner à personne en la matière, à quel point des individus qui peuvent paraître normaux en dehors de leur véhicule deviennent monstrueux quand ils les conduisent.
Objectivement, ce que l’on a vu, encore et encore, sans répit, ce sont des véhicules à leur vitesse maximale, totalement exagérée compte-tenu de l’état de la route et de la circulation, ce sont des franchissements incessants de la ligne continue centrale, ce sont des dépassements entièrement illégitimes, le seul argument étant l’usage continu du klaxon, ce sont les hures, les trognes, les groins des conducteurs à l’oeuvre. Fermés, bloqués, monstrueux, tout a probablement disparu de leur cerveau en dehors de la seule pensée “ ça passe ou ça casse ! “.
D’un vélo, on voit très bien la tronche de ces individus, tout comme on sent de très près les remous d’air causés par les véhicules qui vous doublent sans laisser un écart suffisant sur leur côté. Tous les conducteurs Albanais ne sont pas ainsi, mais beaucoup trop le sont.
Le tronçon Malik - Korça, et tous ses pairs, est à éviter en vélo.
Subjectivement, et bien qu’il ne soit jamais possible de savoir ce qui se passe dans la tête d’un autre, on peut deviner les causes de ces comportements : montrer qu’on est un homme (pour combien de temps encore ?), croire que le coût d’un véhicule ou la puissance d’un moteur donne des droits particuliers (ceux de tuer et de se tuer), ignorer son incompétence de conducteur, assimiler le ralentissement à une défaite, ne pas conduire son véhicule mais se faire conduire par lui et surtout faire preuve du mépris le plus total pour son prochain.
De Malik à Korça, il y a des services de bus.
Nous aurions dû les utiliser et mettre les vélos en soute.
La faucheuse entre Orikum et Vlora
La faucheuse, encore ! Bien, on a compris, direz-vous : il y a un problème entre les Albanais et la route, ce que l’on comprend quand on fait du vélo dans ce pays. Au risque de me répéter, je rajoute un second petit texte sur le thème.
Au fond, j’ai le droit, même s’il s’agit d’ennuyer le lecteur, car ce texte est un carnet de voyage, un écrit qui permet à un voyageur de raconter les choses qu’il a vues et les impressions qu’il a ressenties.
J’ai ressenti de fortes émotions, très fortes, sur les routes albanaises, et plus particulièrement sur certains tronçons de route.
Orikum - Vlora, sur la côte de la mer Adriatique, est de ceux-là.
À l’entrée d’Orikum, après avoir franchi le col du Llogara, montée et descente plus de 1000 mètres d’un seul trait, presque en balcon sur la mer, nous avons ressenti une émotion qui s’appelle La Peur.
Une Peur à la limite de la Terreur, quand nous avons vu cette voiture, genre GTI de quelque chose, au maximum du bruit moteur que peut faire une accélération, partir en dérapage dans une large courbe dont nous parcourions tranquillement le côté extérieur. Je vous garantis que la vision du flanc d’une voiture, suivant une trajectoire qui devrait être courbe, mais qui en fait était droite, et aboutissait à l’endroit où nous, sur de petits vélos, étions, c’était terrifiant. Les vélos eux-mêmes ont certainement eu peur, ils nous ont conduits, dans un mélange de réflexes et de hasards, dans le bas-côté, heureusement assez roulable.
La vie sauve, j’ai fait une prière, après. J’ai prié pour que le jour où ce gars se tuera, il n’entraîne personne avec lui, sauf sa voiture. Laquelle voiture disparait au loin, alors que nous sommes dans une zone résidentielle, il y a des écoles, etc.
Il restait 15 kilomètres environ pour rejoindre Vlora. Bizarrement, alors que le destin nous avait prévenu, nous avons voulu rouler sur cette route. Une route en bon état, sans piste latérale (mer d’un côté, trottoirs et habitations de l’autre), sinueuse juste ce qu’il faut pour que la visibilité soit mauvaise mais pas au point où cela forcerait les voitures à ralentir, au trafic assez dense car nous sommes entre deux villes, et où règne de façon manifeste un esprit de frime létale qui doit être de mise sur une riviera albanaise.
Alors, on a tout vu. Dépassement sans respect de la distance latérale au cycliste (normal, il faut forcer sa voie en passant à cheval sur la ligne continue !). Croisement de même eau (pourquoi suivre sa voie de circulation, à droite, quand on peut si facilement couper les virages à gauche ?). Dépassement en série avec occupation de toute la chaussée, côté droit comme côté gauche (Serial overtaking comme on dit dans les séries noires). Les Albanais adore jouer au chapelet de dépassements, avec un premier véhicule qui voit peut-être ce qu’il fait, et des suivants qui ne voient certainement rien (Proverbe : jamais deux sans trois, ou quatre).
Tout cela, je l’ai déjà écrit dans le haut de cette page, mais je me répète, parce que c’est vrai !
Et la police, me direz-vous, que fait la police ? Et bien la police, elle fait comme tout le monde ! Ou bien faut-il imaginer comme explication que ce serait des civils albanais qui adorent conduire des Mercedes en uniforme de policiers.
Il semble bien que la police fasse des contrôles sur les permis de conduire, mais pas des contrôles de ce qu’on fait avec (ou sans) ce permis.
En un mot, c’est pire qu’en France, pire que dans la France routière actuelle, laquelle n’arrive, péniblement, à se corriger que depuis si peu d’années, disons 3 ou 4.
Le tronçon Orikum - Vlora est impérativement à éviter en vélo.
Conclusions optimistes
Cyclos ! Allez en Albanie, mais choisissez des routes sans circulation, restez prudents de toute manière, et mettez si nécessaire votre bécane dans un transport en commun, sans éprouver la moindre honte.
De toute façon, la situation ne peut que s’améliorer.
Pour voir une présentation de notre itinéraire avec des avertissements, allez sur Notre itinéraire : les faits et la morale de l’histoire.
Ce récit : La faucheuse
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