De Korça à Çershovë
Nous voilà dans l’étape de haute montagne. Croyions-nous ! La carte routière, une fabrication hongroise éditée en 1997, nous indique un q.e. appelé Barmashit à 1759 mètres.
q.e, m.e.
q.e. , c’est un col, et cela s’oppose à m.e. qui est un sommet !
Le trajet promet d’être magnifique, dans l’extrême sud de l’Albanie. Il longe la chaîne des Grammos, réputée sauvage par tous les guides touristiques. La chaîne des Grammos fait la frontière avec la Grèce (ou plutôt avec le région du nord de la Grèce, où vivent des albanophones).
Le temps s’annonçait beau dès le matin, et il le restera. Le revêtement de la route était agréable, un petit asphaltage sombre et au toucher un peu granuleux, tout à fait semblable à ce qu’on trouve en France sur les routes secondaires. Nous avons vu tout de suite que le circulation serait faible, presque nulle ; nous ne serons détrompés que sur les trois kilomètres avant et après Ersekë, une bourgade que le guide touristique acheté en France (nous ne faisons pas de publicité !) qualifie par ailleurs de charmante.
Tout semble pour le mieux
La plaine de Korça, à 900 mètres d’altitude, n’est pas une des merveilles du monde, mais les massifs qui l’entourent sont bien faits. Un premier col fut franchi, environ trois cents mètres de dénivellation, puis redescendu de l’autre côté, jusqu’à l’altitude de départ. Nous étions dans la haute vallée de l’Osumit. Dans les rares véhicules rencontrés, les voyageurs nous faisaient des signes d’encouragement.

Au repos des chèvres
La vallée d’Osumit, comme bien des endroits dans le sud de l’Albanie, a vu pousser après 1945, de main d’homme, une foule de petits bunkers en béton qui parsèment de taches grises les terres ocres et vertes.
Cela n’a rien de bucolique. La règle était dure. Les Albanais en âge de porter les armes devaient avoir chacun leur bunker, y aller et tenir leur position en cas d’agression.
En cette journée d’octobre 2006, des chèvres se chauffaient au soleil, mollement allongées sur les coupoles qui devaient protéger les combattants albanais des bombes.
Il n’y a qu’une petite agglomération entre Korça et Ersekë. Avis pour les suivants, il vaut mieux acheter ses vivres de course au départ, et ne pas espérer trouver un petit café où assis, on peut détendre des mollets fortement mis à contribution en sirotant un expresso.
Ersekë, cette bourgade attrayante selon la réputation, ne dévoile que des avantages un peu artificiels, tous à base de béton et de bitume, mais les habitants se sont amusés de nous voir passer.
Un individu nous a accosté à l’entrée. Il disait ne parler que albanais, italien et grec. Coup de chance, nous ne parlons que français, anglais et portugais ! Tout cela nous a épargné de longs commentaires sur le mondial de football, les coups de pied, les coups de boule.
Nous sommes repartis après quelques courses, mais l’individu était là, au sortir de la ville, comment avait-il fait ?
Le col
Peu importe, c’était maintenant, le col ! Une pause pour le rétablissement d’un niveau correct de glycémie, et hop, on y est allés.
C’est vrai que les indications de cette carte étaient un peu bizarres, le col indiqué était comme plus haut que les sommets environnants. Je faisais l’hypothèse qu’il s’agissait d’une route en balcon, peut-être une espèce de chemin des douaniers. Ce devait être magnifique.
D’ailleurs c’était magnifique. Je dis à Nicole que la végétation devenait méditerranéenne, elle me regarda assez dubitative.
Ça montait agréablement, les vues étaient belles, les flancs de montagne étaient très escarpés. Il y avait des défilés qui débouchaient à l’air libre, jaillissant hors d’échancrures qui sectionnaient des parois verticales, et on ne savait même pas imaginer d’où ils proviennent.
Au détour d’un virage, un peu raide, nous débouchâmes sur… un col. Qui était à 1100 mètres à l’altimètre, environ. L’avantage des cols, c’est qu’ils permettent de bien voir l’autre côté de la montagne, que nous voyions donc, tout comme la route qui descend peu à peu dans une vallée assez profonde, assez encaissée.
q.e. Barmashit, c’est là! D’ailleurs, on est passés dans un lieu-dit Barmash, juste après.
Et voilà !
Le terrible col, ses 1000 mètres ou plus de dénivellation, auquel nous nous étions préparés psychologiquement, s’est avéré être un aimable parcours où l’on monte, certes, et où on descend aussi, mais qui fait plus penser à de gentils vallonnements tels que l’on peut en trouver dans certaines régions de la douce France, qu’à l’une de ces redoutables ascensions que seuls les dieux du tour savent négocier avec panache (sans dopage !).

Sommets dans les nuées
Nous n’avions pas honte, car nous étions partis pour le faire, en toute bonne foi, mais nous n’avons pas eu pas la joie d’avoir triomphé.
Peu importe, c’est beau, c’est alpin, même à 1000 et quelques mètres. C’est tranquille, mis à part quelques chiens de bergers dont nous sentions la férocité, derrière l’allure toute de rigueur professionnelle qu’ils se donnaient, à inspecter ces étranges objets filiformes qui ne passaient pas si loin que cela de leurs crocs !
Il y aura encore quelques côtes à gravir, mais rien qui ne doive inquiéter un cyclo normal. Une bande de carabiniers fêtaient quelque chose dans l’unique hôtel au bord de la route. La descente s’annonçait bien agréable.
J’ai crevé, la roue arrière pour compliquer la réparation, toujours sous l’oeil impénétrable de quelques chiens de bergers. Plus loin, un autre nous a coursés, je lui ai fait peur en aboyant plus fort que lui. Plus au nord, les chiens nous avaient parus timorés, peureux même. C’était plus rassurant !
Nous sommes arrivés à Leskovik, bourg incroyablement posé sur un col dont le versant sud donne sur une large vallée située en Grèce, puis sur un massif élevé, les Smolikas. Le versant nord se précipite dans des vallées encore plus découpées, déchiquetées, profondes et insondables que ce que nous avons vu jusqu’à présent. Ce poste d’observation me faisait penser au Désert des Tartares, un poste d’observation sur l’étranger hostile ou en tout cas, sur les contrebandiers qui finissent par faire vivre toute la cité.
Leskovik est un peu gris, un peu triste, un peu ruiné, un peu décati, plein de gamins dont l’un nous a pris en charge. Il était cinq heures, de l’après-midi. Nous cherchions et demandions un hôtel. Point d’hôtel à Leskovik, c’est un Albanais qui nous l’a dit. Il avait vécu un temps à Metz, en France, et avait oublié jusqu’au moindre mot de français. On n’en saura pas beaucoup plus, sinon qu’il est devenu chauffeur de taxi, à son retour au pays.
Tout dans les avant-bras
Il fallut redescendre dans la vallée, du côté où la route longe parois et précipices. Ce genre de route, tout aussi magnifique que ce que nous avons vu pendant la journée, se caractérise en ce que toute l’énergie du cycliste doit être dépensée dans les avant-bras, dans les muscles rétracteurs qui bloquent les phalanges sur les poignées de freins. Le vélo n’est pas seulement un sport de jambes, c’est aussi un sport de bras (quant à la qualification de sport de tête, c’est en débat !)

Au coeur des montagnes
Ce fut à la nuit que nous sommes arrivés à Çarshovë, petit bourg non indiqué sur la carte, et pourtant point de passage obligé pour toutes les petites routes qui mènent en Grèce. Il y avait un petit hôtel, propre, calme, où l’on mangeait bien, avec une patronne sympa, de l’eau chaude à la douche, et la nécessité de mettre double épaisseur de couvertures la nuit, car il ne faisait pas si chaud.
Nous étions contents, et en plus nous avions évité quelques nuées qui nous avaient parues bien menaçantes en fin de parcours. Le seul désagrément aura été de ne pas voir certains sommets, pris dans les nuages.
Donc, une étape parfaite, idéale pour le cyclotourisme. Recommandée !
Ce récit : De Korça à Çershovë
Tous les récits de ce voyage : Voir le parcours de Tirana à Vlora --- Le Pays des Aigles --- Pourquoi, mais pourquoi ? --- Shqip --- Ça rentre, ou ça rentre pas ? --- Si vous faites ça, vous pourrez tout faire --- D'Elbasan à Gramsh --- De Gramsh à Korça --- Onufri et la conservatrice --- Voskopoja, aller et retour --- De Korça à Çershovë --- De Çershovë à Gjirokaster --- De Gjirokaster à Saranda --- Butrint, ici la Rome antique --- Le virage d'Himaré --- Le col du Llogara --- La faucheuse --- Notre itinéraire en Albanie : les faits et la morale de l'histoire ---
Mini-carte : Ouvrir (Fermer)