D’Elbasan à Gramsh

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Elbasan était une inconnue, la grande inconnue pour nous, quand nous avons quitté Tirana. Enfin, nous voilà dans le coeur de l’Albanie !

Quelques démélés avec les compagnies aériennes et la taxis nous avaient déjà enseigné un peu de l’art de vivre en Albanie. Mais nous n’avions pas encore fait de vélo. Et il ne s’agissait que d’aventures touristiques dans la capitale.

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Collines et virages avant Gramsh

En vélo, la fin de la première étape est souvent le moment des inquiétudes.

Qu’est-ce que ce frottement que je perçois quelque part dans le vélo ? Ai-je bien pris tous les outils nécessaires ? Pourquoi ce bruit intermittent quand je pédale ? Faut-il réparer maintenant ? Y aura-t-il des ressources dans la suite du parcours ?

Elbasan concentra pour nous ces interrogations. Seuls touristes occidentaux dans l’hôtel, nous bénficiions de la bienveillance du personnel. Le gardien traitait nos vélos comme des Mercedes, la réceptionniste s’essayait à comprendre nos problèmes techniques. Il y eut un problème technique !

Longues transactions

Il faut réparer le pédalier. C’est d’abord le jardinier - gardien qui est concerné. Il nous indique, d’un geste de la main, un garage ou plutôt une aire de nettoyage des véhicules. On pourrait y trouver des outils, dont j’ai indiqué le besoin avec les gestes ronds du poignet, proches de l’endroit critique (un problème d’axe de pédalier). On y va, on ne trouve pas la clé de 14, à tube, 6 pans. On revient.

La réceptionniste nous dit, en anglais : “Mais, il y a un garage à 4 minutes d’ici, sur la gauche, on voit des pneus sur le trottoir. Quel est le problème ?” J’explique. Elle rédige un petit mot, en albanais. Une belle écriture, l’écriture de quelqu’un qui a bien suivi les leçons de son institutrice.

J’y vais, la nuit est tombée. Je trouve les pneus, des pneus de voiture, en effet entassés sur le bord de la route. L’échoppe semble fermée, mais un café voisin est ouvert. Des clients me suivent des yeux : quel est cet individu à l’air bizarre, avec son vélo, qui traîne devant la boutique aux pneus ? 

L’un me fait signe, c’est le propriétaire de l’échoppe, enfin je suppose, en lui montrant le billet. Il me parle, en albanais, un message conforté par le langage des signes, dans une version où aucune norme internationale n’est reconnue. Je comprends, enfin je crois comprendre, que ce n’est pas lui qui s’occupe de cela, mais un “servis”, qui est là-bas, quelque part dans le marché-souk où tout est dans le noir.

Il m’y envoie, avec quelques gestes.

Je pars. Je ne trouve rien, bien évidemment, tout est fermé, tout est noir. Je reviens. J’insiste un peu. On discute. D’autres gestes arrondis que je fais avec la main veulent dire - veulent… mais je ne sais pas s’ils le disaient - que je n’ai rien trouvé au marché, plus exactement dans le noir. Pas bête, il sait bien que dans la pénombre des ruelles, un cyclotouriste venant d’un pays lointain ne risque pas de s’y retrouver.

Mais c’est le soir, il ne peut rien faire. “Demain demain”, a-t-il fait, avec des gestes de la main qui partaient un peu vers le haut. On aurait pu les interpréter, hors contexte, comme un “Je m’en fous, je m’en fous.” Dans le contexte, ce soir-là, mais pourquoi, j’ai pensé qu’il voulait dire “Demain”.

À quelle heure, alors ?

Mon interprétation est la bonne, puisqu’il répond. Les montres servent à se mettre d’accord. Là, c’est simple, tout le monde comprend l’heure, quelle que soit la langue, c’est international. On montre sa montre, on trace des traits sur le cadran, avec les doigts. On rajoute s’il le faut des mains aux doigts levés. Ce serait vers 7h30, le lendemain matin, je suppose.

Mais où exactement ?

Je l’interroge. J’insiste un peu, je fais des signes suggérant que je suis un idiot. Ce sont des espèces de mouvements rotatifs des mains en-dessous du menton. Il dit qu’il ira avec moi. Il tape sur sa poitrine, il touche la mienne et il indique de la même main, la direction supposée du “servis”.

J’avais donc bien réussi à communiquer que j’étais incapable de trouver seul (= être un idiot).

Nuit tranquille

Je repars à l’hôtel qui est un peu en dehors de la ville. Le ciel est étoilé, la lune ne se montre pas, il faut éviter quelques trous sur la route, des chantiers peu signalés sont en cours, tantôt proches du bas-côté, tantôt en pleine chaussée. A la réception, le sous-directeur est là. Il a pris connaissance de la question et sermonne un peu la réceptionniste, pourtant bien serviable.

Nous sommes dans une entreprise. Je connais le milieu et je sais bien que la hiérarchie ne fait pas nécessairement des remarques plus pertinentes que le personnel de base. En tout cas, quand il a parlé, tout le monde a obéi. Si j’ai bien compris leur débat, disons professionnel, le directeur de l’hôtel devrait arriver, et il connaît des gens dans la ville, il va donc résoudre tout ça en un coup de cuiller à pot (le tout en anglais). J’approuve, je suis d’accord, j’apprécie l’intérêt que tous montrent pour mon problème. Mais je suis un peu ennuyé d’être sur deux pistes à la fois, je risque le grand écart.

Demain verra, et ce n’est plus l’heure d’embêter les mécaniciens !

Le lendemain, à 7.35, pour respecter le retard normal, je suis à côté des pneus. Bon, tout paraît bien mais le gars me dit qu’il a du travail. Et il me fait “par là par là”, avec les mains toujours. J’y vais, “par là”. De jour, cela semble tellement différent de la veille, et au moins je sais où je mets les pneus.

Dans le marché, un lacis de ruelles, je tourne, je tourne, je retourne, et je ne trouve pas le “servis”.

Alors, je reviens auprès de l’homme aux pneus. Je lui tends mon carnet, un crayon. Gestes encore. Il fait un plan. À droite, à gauche, à droite, etc., et on arrive au “servis”. En effet, en suivant le plan, j’arriverai au “servis”.

Le “servis” est fermé.

Le servis est fermé

En d’autres lieux, en d’autres temps, en France, je me serais énervé. Mais ici, à quoi bon, et en plus, j’ai déjà évacué les réflexes des villes modernes. Le “servis” est fermé ! Eh bien, c’est comme ça, il est fermé ! Il n’est pas ouvert ! D’ailleurs je ne suis pas le seul à attendre.

Tout va bien donc, rien n’est réparé, mais tout est dans l’ordre des choses. Pourquoi s’énerver ?

Je reviens à l’hôtel. Nicole est partie faire du tourisme dans la vieille ville, J’attends un peu en me donnant une contenance, puis impatient tout de même, je repars au “servis”.

Et là, merveille !

Il est ouvert. C’est un atelier de réparation plutôt orienté mobylettes. Le patron demande à l’apprenti de s’occuper de moi. Mais je dois impressionner l’apprenti, cela n’avance pas, alors le patron arrive, délaissant les autres clients, et il diagostique l’histoire du pédalier.

Non, dit-il, je ne ferai rien ! (par gestes uniquement)

Soit.

Puis il regarde le câble de dérailleur, que je lui ai montré. Les torons du câble partent en écheveau, ça devrait casser sous peu. J’étais embêté parce que la poignée de commande du dérailleur est bloquée sur le guidon, les parties caoutchoutées collent, ce serait difficile à remplacer. Je lui tends un câble de remplacement.

Il prend une massette, un gros tournevis, applique des coups de-ci de-là, décolle le caoutchouc, détord le tube du guidon - c’était ce qui empêchait de démonter la poignée de changement de vitesse - remplace le câble, le renfile dans les passants jusqu’au dérailleur, règle la tension, pose le petit presseur de bout de câble (je ne connais pas le mot pour cette pièce qui empêche le bout du câble de s’ébarber avec le temps).

Et hop ! Le réglage qu’il a fait sera le bon, il a duré tout le voyage !

Peu de mots auront été échangés. Il ne veut même pas que je le paie. Et dans l’ignorance complète du coût de l’opération, je tends un billet. Il empoche pour clore la transaction, et je ne saurai pas si c’était le bon prix.

Deux morales, et plus

Un, il existe une internationale de la mécanique.

Deux, la mécanique, bien faite, est un art qui allie la force, la douceur et l’intelligence.

Plus une troisième : j’ai roulé avec l’axe de pédalier un peu hoquetant pendant tout le reste du trajet. Sans autre problème. Me serais-je alerté pour un rien ?

Je reviens à l’hôtel, je fais un grand sourire à la réceptionniste, et je tiens un discours où le mot OK est présent à chaque phrase. Le directeur fait des comptes dans le bureau à côté, il nous regarde, plus personne ne parle de la solution 2. Et pourquoi en parler, puisque la solution 1 a marché ?

Vers Gramsh

Elbasan est une ville où beaucoup de traces d’un glorieux passé ont été effacées. Ville carrefour des routes tracées par les Romains pour aller de Rome vers l’est de l’Empire, puis centre commercial dont l’importance a été réduite à néant lors de l’ouverture du canal de Suez. Un temps capitale de la sidérurgie albano-chinoise, elle gagnerait aujourd’hui à ce que les quelques restes historiques - mosquée, maisons, fortifications - soient une meilleure attraction pour les touristes.

Partir vers Gramsh, quand on demande la route aux chauffeurs de camion ou de taxi, exige de bien préciser qu’on ne veut pas prendre la “nationale” mais plutôt un itinéraire très sinueux qui passe dans les montagnes.

On a pris cet itinéraire, très sinueux en effet. J’ai rarement vu autant de virages, sauf plus avant dans notre voyage, entre Himaré et Dhermi. On s’est retrouve bien haut sur des montagnes, puis on est redescendus vers Gramsh. Il a fait très chaud pendant le parcours.

D’Elbasan à Gramsh, itinéraire par Kacivel et Cërujë : recommandé. Deux épiceries - bar ouverts sur le parcours.


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