De Kéniéba à Dandoko
La piste vers Dabia s’enfonçait dans les volutes poussiéreuses de l’harmattan. Sur la gauche, une falaise fermait l’horizon - un mur aride - mais en regardant bien, ravins et éperons se succédaient dans la paroi : il y a des villages et des hameaux habités par des populations archaïques, nous avait dit le fils d’un marchand installé sur le bord de la rue principale.
— Si vous voulez, je vous y conduis : ils fabriquent de l’artisanat qui vaut de l’or.
Sur la droite, on distingue une savane jaunie et rouillée, parfois tachée de vert, qui s’éloigne jusqu’au point où se fondent toutes les nuances dans un écran clair-de-poussière. Par là-bas, se trouvent des contrées plus éloignées, des marches, un pays qui n’est ouvert par aucune route : seules des pistes traditionnelles pourraient encore mener à Tintiba, l’ancienne capitale des premiers colons et missionnaires français, ou bien vers les pays du Sud, dont l’histoire récente fait frémir.
La piste était sinueuse : son ruban contournait les arbres, bosquet après bosquet. Point de macadam sous les roues des vélos, une terre sèche toute en creux et en bosses, heureusement sans ornières. Il faut avoir un certain flair pour y rouler dans un effort régulier. Il faut optimiser la conduite, choisir les passages. Remonter une pente plus abrupte que celle que l’on a laissée sur le côté, devoir passer dans un fond poussiéreux, se retrouver à tressauter sur une carapace rocheuse sont certaines des épreuves à éviter. Le premier vélo choisit ; et souvent le second, roue dans la roue, ignorant tout de ces difficultés, jusqu’à l’instant de se trouver dessus, maugrée.
Nous sommes à la fois étrangers et familiers : on a déjà vu des blancs sur ces pistes, des hommes de missions religieuses, des ingénieurs canadiens, des prospecteurs russes ou sud-africains, d’autres encore.
— Vous êtes consultants d’une ONG..., nous a-t-on demandé.
Mais, on les a rarement vus en vélo.
Pourtant, les vélos sont familiers entre Kéniéba, Dabia et Manantali. Ce sont des outils de travail pour les commerçants ou les paysans. Ils transportent souvent de lourdes charges, fixées sur des cadres en métal renforcé, le tout supporté par des roues à 72 rayons. 72 rayons ? C’est le double du nombre habituel. Il faut un art certain pour fixer ces montagnes de ballots, de bidons, de sacs contenant le mil ou les arachides ; il n’est pas rare de voir le savoir-faire du cycliste pris en défaut.
Un paysan nous a proposé de lui acheter son sac d’arachides. Aurions-nous déjà été asimilés ?
La piste est peuplée par des piétons plus que par des cyclistes : des femmes, presque toujours chargées, plus nombreuses aux abords des villages, des gamins et des adolescents, plus ou moins en vadrouille, des paysans portant leurs outils.
Nous voulons répondre à chacune des salutations. Il y en a souvent. Peu à peu, la température monte. Il reste une illusion de fraîcheur quand nous roulons, quand les filets d’air assèchent notre peau ; si nous nous arrêtons, la transpiration sera maîtresse. Il faut donc rouler.
Un souffle de fraîcheur nous sauvera à la pause, sous un manguier : un arbre à branches longues, à feuilles vertes, avec une ramure épaisse. Cette journée-là fut chanceuse. Nous aurons, plusieurs fois, à faire la pause au pied d’un de ces millions d’arbres qui piquettent la savane, des arbres certes plus protecteurs que les fourrés épineux, mais avec une ramure étique, sans réel feuillage.
Dabia ne nous a pas laissé pas un souvenir impérissable. On aborde le bourg d’en haut, après avoir gravi une côte où l’on convient rapidement de poser pied au sol et de pousser au guidon. Un col puis une descente permettent de contempler une agglomération de maisons carrées toutes identiques, traversée de rues rectilignes. C’est une ville de mineurs, nous avait-t-on dit, la ville de l’or.
Après quelques efforts d’un comité d’accueil, on nous invite à aller chercher un hébergement… un peu plus loin.
On nous avait dit, aussi, que Dabia était la ville refuge de Baba, un milliardaire malien, un trafiquant, recherché par les Etats-Unis. Les étrangers n’y sont pas les bienvenus ! Nous verrons de loin un large édifice surmonté d’une antenne radio de plus de 50 mètres. C’est la résidence du milliardaire.
A la sortie de Dabia, la question de l’eau s’impose à nos esprits : il faut économiser les quelques restes d’un liquide dont la température a rejoint celle de l’air environnant. Nous étions partis de Kénieba avec environ six litres. L’expérience montrera que cela permet de faire environ 60 kilomètres, guère plus.
A Dandoko… un peu plus loin… mais assez loin quand même… nous sommes arrivés en fin de journée. La piste descendait légèrement avant d’arriver sur le village, elle permettait de deviner des îlots de cases : murs sépia, toits paille, cours poussière tachée de vert, qui se rapprochaient peu à peu. Elle s’enfonçait dans le village, planté au centre d’un vaste cirque bordé par les falaises de Berreba et de Samani.
Nous étions un peu hébétés de fatigue. Notre idée a été de demander à saluer le chef du village.
Au loin, un grand gars un peu dégingandé marchait sur la piste en écoutant un poste de radio : c’était Antoine, jeune instituteur, originaire de Bamako, en stage à Dandoko.
Ce récit : De Kéniéba à Dandoko
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