Dandoko, Sekato, Nanifara
"Pourquoi ne pas rester plus longtemps à Dandoko ?” demande Issa. Nous n’avions pas de réponse ferme, juste un rendez-vous quelque part, à Manantali, plus loin sur notre route. Et nous nous disions également : “Ne traînons pas !” Les heures du matin sont les meilleures pour rouler.
Quelques dizaines de mètres plus loin, un réglage des freins contredira ce précepte.

Fleurs de kapockier
Seul un kapockier pouvait alors fournir une ombre modeste : les fleurs du kapockier sont belles, c’est connu, mais le moment n’est pas à la contemplation.
Une vache nous regarde faire de la mécanique : elle rumine à côté d’un trou béant. Issa nous avait bien expliqué : “Nous, à Dandoko, nous avons arrêté l’exploitation de l’or parce que les animaux tombaient dans les placers ; ça a été un choix du village de rester purement rural, sans exploitation de mines.”
Les outils furent rangés. Les doigts restèrent sales. L’eau devait servir à des tâches plus nobles.
Nous sommes repartis. Plus on s’éloignait de Dandoko, moins la route était fréquentée ; et plus on s’est rapproché de Guénou Goré, plus il y a eu de monde. Chacun, à pied ou en vélo, portait de lourdes charges : c’était le jour du marché.
En arrivant au marché, un jeune propose la garde de nos vélos. Je m’interroge sur sa fiabilité : un peu de méfiance remonte en moi mais je n’arrive pas à le voir autrement que comme le porteur d’une proposition de service honnête. D’ailleurs, tous, proches ou lointains, sont au courant.
Le marché de Guénou Goré n’est vraiment pas arpentable avec un vélo : au bord, ou dans, les allées, les marchandises sont disposées en cercles à même le sol, le vendeur est entouré de ses biens ; des claies étendues pour protéger du soleil surgissent à chaque pas devant les yeux ; des passages sont tracés entre les étalages et rejettent sur les bords les quelques boutiques, des cabanes, qui pourraient prétendre à créer un alignement. Chacun circule selon des trajectoires qui ne semblent jamais rectilignes.
Il y a toujours une petite distance qui s’établit entre nous et les autres. C’est une marque de civilité, mais les regards prennent le temps de nous suivre. Quelques gamines, dans un coin, gigotent et font des mines : certaines viennent nous toucher le bras, ou le frôler, et repartent en pouffant. Elles ont gagné leur pari, avoir touché le blanc.
Un homme nous pilote, nous dirige vers les vendeurs, nous aide à acheter puis nous conduit vers une place aménagée d’un mail d’arbres, aboutissant à une église immensément plus architecturée que le marché, et à un derrick, sur lequel est juchée une antenne, haut de 70 mètres.
Le derrick surmonte un studio de radio. C’est Silo - la route en Malinké - une radio FM fondée en décembre 2003, dotée d’un didji, et qui va diffuser jusqu’en Guinée et au Sénégal.
Guénou Goré est à la fois l’implantation ancienne d’une mission des Pères blancs et une récente capitale radiophonique. Ceci n’étonne que nous. Pierre, le didji, explique qu’au Mali, la radio est un média privilégié. Elle entre partout, elle est écoutée partout. Elle n’est pas coûteuse.
A la sortie de Guénou Goré, la chaleur nous enveloppe. Il y a peu d’arbres et, si l’on trouve un manguier, remarquable par l’épaisseur de son feuillage, il ne faut pas se laisser tenter car on y est si bien que l’on y reste.
Il faut aller.
Un équilibre thermique précaire enveloppe chacun de nous deux : l’allure du vélo crée une fraîcheur relative sur le corps ; il fait nettement plus chaud quand on s’arrête ; donc on avance.
Il faudra pourtant s’arrêter quand le soleil mettra à bas les froides illusions de nos sens. Ce sera au pied de la côte de Sikato.

A l’horizon, une barre à franchir
Une longue pause au pied d’un arbre, un peu plus fourni en feuilles que ses voisins, nous laissait pressentir l’effort à fournir. Une route cassée, rocheuse, toute en marches, qui permet à peine de pousser les vélos par le guidon. Il a fallu en plus, quand la pente s’est redressée, abandonner la poignée éloignée et pousser par la selle.
Nous avons senti dans cette montée tout notre corps.
A quelques mètres du col, un petit chemin raide rejoint la piste par la gauche : plusieurs gars le gravissaient en portant, sur leurs épaules, des vélos sur lesquels étaient arrimées des charges. Ils s’arrêtèrent à côté de nous, tout aussi épuisés que nous pouvions l’être.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Notre métier : nous transportons sur ce passage les équipements des marchands ou des habitants.
— Vous allez où?
— A Sikato.
— Nous aussi. Pourrez-vous nous indiquer où se trouve le chef du village ?
Nous savions que c’était un bon ticket d’entrée. Ce n’est certainement pas le seul, comme nous le verrons à Nanifara. Ici, ce le fut, car l’épuisement nous avait gagnés.
Un des portefaix, le mot a pris toute sa valeur, nous guida, une fois arrivés à Nanifara : tout se déroulait bien.
Le chef adjoint a mis une case à notre disposition. Une vraie case africaine : ronde, sans fenêtre, avec un toit de chaume pointu ; le seuil de la porte, maçonné avec un mortier blanc, est surélevé. A l’intérieur, les lits sont en tiges de bambou assemblées par des cordelettes, fendues en deux dans le sens de la longueur. Dures comme du bois. C’est propre, c’est relativement frais. On nous propose une douche.
Se noyer sous l’eau renversée d’un broc en plastique fut une bouée de sauvetage.
Nous nous sommes assis, réhumidifiés, sur le banc placé devant notre case, avec vue sur l’enclos et la maison du chef adjoint. Chacun faisait comme si tout se déroulait dans un quotidien habituel : le chef vient demander si tout va bien ; l’instituteur, qui avait fait des études d’ingénieur, vient parler de ses classes de 60 élèves. Il dit que le village n’a pas vu de blanc depuis… il ne sait plus… il précise “en vélo, on n’en a jamais vu”. Cela, il le garantit.
D’autres hommes s’installent pour parler 5 minutes.
On entend des bruits un peu chuchotés qui viennent de l’autre côté des lisières de la concession. Les enfants du village sont là, regardent et murmurent. Peu à peu, ils prennent courage et viennent, polis, calmes, civils, s’asseoir par groupes silencieux devant nous. Les plus âgés s’approchent le plus.
Ils sont légion ; je n’essaie pas de compter, je suis trop fatigué pour penser. Le jour tombe. Une autre journée d’épreuves nous attend, le trajet qui va de Sekato à Nanifara.
Le lendemain soir, nous sommes arrivés à Nanifara.
Ce récit : Dandoko, Sekato, Nanifara
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