Ça rentre, ou ça rentre pas ?

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Elle n’aime pas, elle n’aime pas ça, elle n’aime pas du tout ça!

Ses yeux ! Quand elle s’est levée, quand elle a jeté un regard par-dessus la file des passagers en attente d’enregistrement, pour voir les deux emballages en carton marqués bicycle, des emballages pourtant fournis par Star Alliance, le consortium dont fait partie Adria Airlines, Lufthansa et autres, ses yeux exprimaient un mélange de dédain et d’énervement !

Pour rester civil dans ce texte, je dirais qu’il y avait plus d’énervement que de dédain.

C’était pourtant une condition sine qua non, lors de l’achat du billet : pouvoir mettre les vélos en soute et les récupérer à la descente de l’avion, à l’aéroport d’arrivée, Rinas, le seul aéroport d’Albanie, à quelque trente kilomètres de la capitale.

L’agence parisienne d’Adria Airlines avait garanti que ce serait fait. Confirmation avait été obtenue auprès des services centraux de la compagnie. Un petit certificat avait été obligeamment fourni avec le billet ; on y voyait des indications codées, quelque chose comme S2 ou S3, puis bike, puis d’autres mots dans une langue que seuls les opérateurs sur système de réservation-enregistrement peuvent comprendre. Plus une tolérance d’excès de bagages à 35 kilos.

Les commerciales de l’agence Adria, la compagnie aérienne slovène, ça les avait amusées et intriguées, cette idée d’aller faire du vélo en Albanie.
– On peut faire du vélo en Albanie, vous êtes certains, demandaient-elles ?
– On va voir, c’est pour essayer, répondis-je.
– Vous ne préférez pas faire du vélo en Slovénie, plutôt? suggérèrent-elles avec ces intonations qui rendent si mélodieux le français prononcé par les dames venant des pays de l’est.

Et de me distribuer force prospectus touristiques sur la Slovénie.

Le projet d’aller en Albanie a été maintenu.

Première bataille

A l’aéroport Charles-de-Gaulle 1, l’aérogare rond, pas l’intestinal, par-dessus le comptoir, la guérilla a commencé. Elle me disait, avec un accent très français :
– Ça ne rentrera pas dans la soute. L’avion, c’est un CRJ, un Canadair Regional Jet, la soute est petite.
– On m’a dit de mettre les vélos dans des cartons, et ce sont les cartons standards de Star Alliance. Je viens de les acheter au comptoir là-derrière.

Je n’osais pas dire que la dame du comptoir de Star Alliance était elle toute souriante.

– C’est impossible d’ailleurs, pour accéder à la soute, il faut passer sous le réacteurs ce qui oblige à des contorsions.

Peut-être bien, je pensais, mais je pensais aussi que ce n’était pas mon affaire. Je gardais la posture du client digne, ferme et silencieux. Elle recommençait.
– C’est pas possible.
– J’ai obtenu la confirmation expresse que les vélos partiraient dans la soute avec nous. Je lui présente le certificat.

Elle a jeté un oeil, mais c’était un regard trop rapide, j’ai bien vu bien qu’elle n’avait pas lu, plus précisemment qu’elle n’avait pas voulu lire.

– L’agence Adria n’a pas fait son travail, a-t-elle asséné.

Ce n’était pas très gentil pour ses collègues. J’ai gardé cette pensée pour moi.

– Ah bon ! Mais, voyez la confirmation.
– Vous avez vraiment fait la demande ?

Je me suis lancé, j’ai donné quelques détails, histoire de fournir des indices de véracité. J’ai ajouté qu’il avait fallu 48 heures pour avoir la réponse des services techniques d’Adria Airlines.

Elle a attaqué alors, elle cherchait une faille : “Quoi, vous dites 48 heures ?”

J’ai senti le danger, j’ai réagi instinctivement : “Ah non non, je me suis trompé, c’était 24 heures !” En fait, cela avait demandé 36 heures ! En tout cas, bonne réponse de ma part, ça l’a bloquée.

Quelques secondes qui durent un siècle

Certains moments d’attente, qui peuvent ne durer que quelques secondes, semblent durer des siècles. Elle, la dame, et moi avons créé cet instant. De concert, mais sans aucun accord, ni majeur ni mineur. On se regarde, chiens de faïence, miroirs, blocs, murs.

Nous commençions à dépasser le temps habituel pour le traitement d’un enregistrement, il y avait beaucoup de monde derrière nous. Se doutaient-ils de la guerre qui se déroulait devant leurs yeux ? Elle réattaqua :

– De toute façon, il faudra payer un supplément, pour dépassement de poids au-dessus des vingt kilos.

Ce fut une remarque qui me ravit. Je repris les tickets, je les lui mis devant les yeux. Il y était écrit quelque chose comme allowance 35 kg, un beau coup de tampon porté de travers, en plein milieu du billet, par l’agence Adria. Inutile de commenter, elle pouvait lire. Elle craqua et appela sa supérieure.

Arguments et re arguments techniques. Nous, les clients sommes restés droits comme des innocents sans reproches.

Une solution, complexe apparemment, fut trouvée par la chef d’escale. Les cartons partiront par un autre avion : une première hypothèse par Francfort, avec Lufthansa je suppose, puis une seconde par Milan, avec Air France puis Alitalia, deux compagnies qui ne sont pas membres de Star Alliance. Ils arriveront avec environ une dizaine d’heures de retard, nous disent-elles. Soit, mais j’ai un doute, elle doivent nous réexpliquer deux fois le truc, elles parlaient trop vite, le stress sans doute. Nous devions, à Tirana, aller au service bagage et déclarer que nos bagages n’étaient pas arrivés.

Aïe, nous allions en Albanie, où personne ne va, nous ne parlions pas un mot d’albanais et à peine descendus de l’avion, on se retrouvait dans des histoires compliquées de bagages non arrivés qu’il fallait déclarer comme si c’était une erreur, alors que nous savions très bien que c’était une manoeuvre douteuse. Je pris l’air un peu irrité, toujours l’attitude client sûr de son droit. D’ailleurs, ils et elles étaient en tort.

Elles nous dirent : “Vous pouvez renoncer à votre voyage. Ou bien partir sans vélo. Et vous n’avez pas quelqu’un qui peut venir les rechercher ici, à l’aéroport ?”

Perfides ! Perverses !

On part, bien sûr on part !

“On part.”

Bien sûr on part, c’est quoi cette histoire ?

Elles s’exécutèrent. Les vélos furent enregistrés pour un voyage à zigzags.

Il restait aux dames la tâche de réserver les sièges, pour nos personnes même. La chef partit ailleurs et la dame 1 commença à pianoter sur le clavier, à moitié camouflée derrière l’écran de l’ordinateur. D’un coup, on la vit se redresser et faire une tête. Aïe, un problème, encore, manifestement, un problème… qui aura été qu’il n’y avait plus qu’une seule place en classe touriste, celle de nos billets à prix bas. Elle dut nous séparer, l’un ira en touriste, l’autre ira en première.

L’honneur de la première classe m’échut, moi porteur de jeans et chaussé de baskets. J’eus droit à un repas complet, les classe touriste juste à un sandwich. Je mangeai avec plaisir. Comme voisin, qui bénéficiait du même surclassement, un militaire allant à Ljublana en mission. Outre la mise en place d’actions de coopération entre forces françaises et slovènes, il me précisera bien que cette mission était l’occasion de présenter aux pays étrangers ce que la France faisait au Liban, dans le cadre de la force des Nations Unies. Je l’ai approuvé, entre le fromage et le dessert.

Nous sommes arrivés à Tirana, sans les vélos bien évidemment, des vélos qui n’arriveront nullement comme promis avec une dizaine d’heures de retard, mais 36 heures plus tard.

Morale

Pour la morale de l’histoire, je peux dire que des vélos rentrent sans problèmes dans une soute de CRJ. Lors du voyage de retour, nous avons bien vu les manutentionnaires les y installer, en position normale, droits sur leurs pneus, sans qu’il y ait besoin de se contorsionner (ils n’étaient pas dans des cartons mais tels que, pédales et selles enlevées, guidon tourné dans l’axe du cadre).

Note : pour les cyclos, n’oubliez jamais de dégonfler les pneus avant de mettre votre machine dans l’avion, sinon les chambres à air explosent !


Mis en ligne par Eric • Permalink

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