Prologue
Tiznit est une ville de taille moyenne, au sud d’Agadir. Nous l’avons rejointe en taxi collectif, dit « grand taxi », avec les vélos casés dans le coffre.
« Ô honte » penserez-vous peut-être ? Voilà des gens qui prétendent faire du cyclisme au Maroc et qui commencent par prendre le taxi !
Oui c’est vrai, et pour cette portion de route, nous assumons ce choix et nous le recommandons chaudement, car nous aimons la vie.
La vie est un bien
Les axes routiers importants ne sont jamais un endroit où des vélos devraient s’aventurer et pas plus au Maroc qu’ailleurs.
Ce n’est pas un secret.
Les Marocains conduisent comme des Français qui n’auraient pas une gendarmerie sourcilleuse et des radars à tous les coins de route, c’est-à-dire qu’ils conduisent mal, dangereusement et sans maîtriser leur véhicule.
Il suffit qu’il y ait un bout de route dégagé pour que certains voient cela comme une autorisation d’accélérer autant que possible, de dépasser et croiser à toute blinde, de prendre les virages en roulant à gauche, d’ignorer la notion de ligne continue, de s’abstenir du moindre ralentissement dans les agglomérations, au détriment de tout ce qui paraît plus petit, qui de toute manière ne mérite que de dégager sur le côté et… Bismillah (que l’on pourrait traduire ici par un « Dieu reconnaîtra les siens !)
Ils ne freinent que devant la menace d’un plus gros !
Assez logiquement, les plus menaçants sont les plus gros et particulièrement, les autocars. Des sophistes pourront trouver toutes sortes d’arguments pour justifier cette situation : toujours est-il qu’un cycliste soucieux de sa vie ne serait pas bien avisé de parcourir de tels itinéraires !
Ceci n’empêche nullement que ces conducteurs, une fois sortis de leur véhicule, puissent être des personnes agréables ! Mais, ils subissent l’effet-voiture, l’effet qui rend idiots au volant ceux qui sont normaux le reste du temps !
D’ailleurs, de manière générale, les habitants sont plutôt accueillants. Dans la rue, il n’est pas rare d’entendre les salutations d’un passant qui vous souhaite la bienvenue. Certains automobilistes aussi, à leur manière, sont accueillants : ils font des gestes, derrière leur pare-brise mais à chaque fois, nous aurions préféré qu’ils gardent les mains sur le volant et tiennent soigneusement leur droite.
Le pêcheur grammairien
Dans les rues de Tiznit, nous avons rencontré un pêcheur grammairien. Pêcheur en chômage technique, nous disait-il, car la mer était mauvaise. Grammairien, c’était évident car son français ressemblait tant et tant à celui que les instituteurs aimeraient entendre chez tous les élèves à la fin du CM2.
Des phrases construites, avec un vrai sujet, un verbe, des compléments, des subordonnées. Une diction agréable, avec prononciation des e muets, ces e muets qui disparaissent aujourd’hui (« ckjdi, séktuparlmal !") alors qu’ils équilibrent la phrase et permettent autant au locuteur qu’à l’auditeur de respirer.
Une utilisation régulière du passé et du futur, loin du rabattage actuel de tout verbe sur le présent, lequel en perd sa signification (« L’accident survient le matin, les secours viennent, l’opération finit, l’enquête est close le lendemain. » )
Il n’avait aucune des manies qui appauvrissent le français parce qu’elles ne lui apportent rien.
Nous avons discuté de la mécanique des vélos, car c’est en vélo qu’ il rentrait chez lui, à Aglou Plage, alors que la nuit tombait. Nous avons également discuté de la cuisson des poissons et des coquillages.
Il savait parler, il aimait, il en rajoutait un peu. C’était tant mieux !
Ce récit : Prologue
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