Une demi-sphère et même plus
C’est un bon gardien de gîte. Il fait bien la cuisine, il propose des portions généreuses et en plus, il nous a donné un tuyau, un bon tuyau, que nous étions tout prêt à accepter puisque dans notre tête, l’itinéraire n’était pas fixé dans les détails.
Col de Prat de Bouc – Nasbinals (76 kilomètres, 700 mètres de dénivellation environ, une église)
« Passez par la vallée de Brezons ! » Il nous a dit que cette vallée était discrète, préservée, vraiment belle, à faire absolument en vélo. Il avait raison sur tous les points. Il n’a heureusement pas dit que la vallée était secrète, car nous sommes en France et il y a longtemps que les secrets du Massif central n’existent plus que des documents promotionnels et des livres pour les très petits enfants.
Avant d’arriver dans cette vallée, il a fallu descendre par la vallée de l’Epi et remonter sur la Haute-Planèze de Saint-Flour . C’est à ces moments que le cyclotourisme dévoile toute sa grandeur, quand on arrive tout en haut, sur une éminence, après un bel effort donc l’esprit bien irrigué par l’oxygène avidement respiré tour de roue après tour de roue, et que le monde s’offre aux yeux comme une demi-sphère et même plus. C’était presque entièrement le cas sur ce col, à l’exception des pentes qui montaient, à l’ouest, vers le Plomb du Cantal.
Vers le sud, l’est, le nord, le monde s’étendait en pentes douces d’abord, puis plus raides jusqu’à des vallées encaissées, à d’autres chaînes de montagne, éloignées, éloignées ou vers des régions dessinées d’infinies ondulations, des bois, de collines, de prés jusqu’à ce que l’œil ne sache plus rien distinguer de net sur notre terre humaine.
De ce col, la vue portait vers les collines du Rouergue, puis au-delà du plateau de l’Aubrac, au-delà des monts de la Margeride, vers le Cézallier et les Monts Dore, tout semblait presque à nos pieds, et nous au-dessus. Ce furent des instants exceptionnels, des instants où revenaient, d’on ne sait où, des strophes, autrefois apprises puis oubliées, qui chantent la joie d’être là, au milieu de la nature.
Il a fallu s’arracher, au bout d’un moment, et s’engager dans la sinueuse descente qui va de la Haute-Planèze à la Truyère, de 1450 à environ 650 mètres, descente interrompue par une montée, géographie du Massif central impose.
Ce fut un rêve de cycliste. Cela descend, cela tourne, cela sent toutes odeurs de la nature, cela refroidit près des rivières, cela réchauffe sur les flancs de coteaux. Il n’y avait guère, voire pas, de véhicule à moteur puisque cette route va d’un presque nulle part à un autre presque nulle part.
Tranquillement véloces sur notre départementale qui valait en fait une Grande communale (terme qui parlera aux anciens et aux très anciens), nous avons croisé des départementales qui valaient des nationales et nous avons laissé la circulation s’y user les pneus. Peut-être y a-t-il eu une ou deux voitures sur 40 kilomètres, des touristes belges ou allemands, avec un passager au nez enfoncé dans une carte routière et un conducteur hésitant à chaque carrefour ? C’est la France profonde et c’est à nous, les Parisiens, que l’on est venu demander des renseignements sur direction à prendre pour aller ici ou là. Nous avons fait de notre mieux.
Au pont du Tréboul, qui a eu l’honneur, lors de son inauguration, d’être distingué par la presse nationale, un peu ou beaucoup chauvine, soucieuse à l’époque de montrer que la France n’était pas si nulle que cela, on se trouve dans les gorges de la Truyère. Point de demi-sphère alors, juste un secteur pas très régulier pour voir le ciel, les flancs de la gorge, couverts de forêts, la rivière et nulle implantation humaine. Il est encore possible, en France, de se croire dans un désert.
La remontée vers Lieutadès, les Abriolots, Jabrun (Connaissez-vous ?) nous a fait pénétrer en pays d’Oc. Nettement. Au loin, on peut voir des fermes qui ressemblent à des châteaux, ou l’inverse. Les villages que nous avons traversés ne présentent plus que des indices ténus de l’activité qui y régnait autrefois. Nous avons remonté 600 mètres pour arriver sur le plateau de l’Aubrac.
La psychodéambulation
Pendant, une grande demi-journée, nous n’avions visité aucune église. L’église de Brezons était fermée, celle de Pierrefort ne nous a rien inspiré, celle de Lieutadès était fermée.
La visite d’églises constitue pourtant une excellente pause pour des cyclos. Les vélos peuvent être garés plutôt en sécurité près de porche de l’église (sans garantie !), il y fait frais en été et souvent assez doux quand le temps est au frais, la tenue cycliste reste digne, point de string et autres tenues osées qui serait inadaptées à la pratique de ce sport. Une lente déambulation dans les espaces de l’église détend les muscles des jambes.
C’est aussi un moment fort et une preuve du dualisme car les églises proposent une psychodéambulation plus qu’une déambulation.
Dans les églises romanes tout particulièrement, l’abondance des scuptures et des chapiteaux, outre l’assouplissement des muscles du cou, propose un réel travail mental : un travail de mémoire pour certains sculptures historiées dont on retrouve le sens dans les leçons de catéchisme, un travail d’interprétation pour d’autres chapiteaux, notamment ceux qui ont une visée morale (par ex. l’usurier qui se suicide, figure qui devrait être méditée dans les salles de trading, ou le collecteur d’impôts qui se repent) ou enfin un travail d’émerveillement avec les êtres fabuleux, hybrides dont on se demande ce qu’ils veulent dire au pélerin, au paroissien et de nos jours, au passant.
Les vitraux, rares dans ce style architectural, et les tableaux permettent souvent aussi de se poser des questions, sans avoir la plupart du temps de réponse bien précise. Qu’a fait sainte Ursule, saint Cyr ou saint Nectaire, dont on nous dit qu’il s’agit bien d’eux, souvent sur de petites plaques gravées fixées aux murs ?
Il peut y avoir des dossiers détaillés souvent préparés par des paroissiens érudits. C’est ce qu’il y a de mieux. Le summum a été atteint à Notre-Dame d’Orcival, où la paroisse prête en plus des lampes torches indispensables pour voir les chapiteaux, et à Saint-Blaise, en raison de la qualité textuelle et iconographique de son dossier, simplement laissé à disposition des visiteurs, lesquels peuvent en garder un exemplaire en souvenir.
Sainte-Urcize : romane, gothique et surtout inachevée
En pleine contradiction avec le paragraphe précédent, Saint-Urcize, située dans le village éponyme, en plein centre de l’Aubrac, n’offre guère de possibilité de psychodéambulation.
Cette pauvre église devait être riche. Elle a commencé d’un bon pas avec un choeur en style roman et des chapelles rayonnantes, pour continuer avec quelques retards en style gothique, avec un début de nef, qui aujourd’hui est plus large que longue et surtout plus haute que tout. Vu l’élévation de la croisée d’ogive, l’église était pensée pour se continuer par une nef majestueuse, en style gothique on imagine, nef qui n’a jamais été bâtie. Manque de financements, dit-on, dans le dossier de l’église.
Certes, mais pourquoi donc un manque de financement ? Il y a une histoire. Les bâtisseurs de Sainte-Urcize voulaient détourner un des chemins de Saint-Jacques. L’affaire échoua et ce fut Nasbinals, à quelques kilomères, qui conserva la route. Tronquée par manque de financement, Sainte-Urcize manque ainsi de la première qualité architecturale des églises, celle de proposer un chemin pour la progression du fidèle. il ne reste plus qu’à imaginer ce qu’elle aurait pu être.
Très logiquement, et cela s’inscrit dans l’histoire, c’est à Nasbinals que nous avons trouvé un camping, où il y avait un nombre non négligeable de pélerins campeurs. Il avait fait chaud dans la journée, il fera froid cette nuit, sur le plateau de l’Aubrac où des évènements sonores prenaient une inhabituelle ampleur. Ainsi, à la nuite tombée, de très loin, on entendait le roulement de véhicules sur la D12, avec d’e nombreuses modulations créées par le vent ou le terrain, qui pouvaient nous faire croire à quelque arrivée d’un étrange vaisseau, peuplé d’êtres étonnants, extraterrestres, qui se préparerait, sans dépasser la vitesse réglementaire, à rentrer dans le camping. Ce pouvait cependant n’être que la camionnette de La Poste, toute de son jaune antinaturel comme il va de soi.
Ce récit : Une demi-sphère et même plus
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