A la recherche du roman authentique
Le roman authentique, qu’est-ce que cela veut dire ?
Une église romane a authentiquement été en chantier sur une longue période, cinquante ans ou plus.
Cela laissait le temps au temps et changeaient les hommes et les esprits. Vingt ans après la pose de la première pierre, déjà pouvait se faire sentir l’influence du gothique. Le roman était alors passé de mode et les potentats l’ont fait savoir. A toute époque, cette église a été saccagée par des soldats, y compris quand ils l’ont considérée comme une place forte et plus encore quand ils y ont ont tenu leur campement. Les populations se sont multipliées, à l’époque où les campagnes françaises faisaient le coeur du pays et il a fallu, du point de vue religieux, agrandir les églises. Des entrepreneurs ont vu des faiblesses dans tel ou tel mur, pignon ou arcature. Leurs solutions sont parfois visibles parfois décelables. Les populations ont diminué, quand les France s’est urbanisée, et les églises ont été moins entretenues.
Ainsi, le temps, les éléments et les hommes ont été à l’origine de dépradations diverses et il a bien fallu modifier les édifices avec des techniques dites “modernes”. Jusqu’à l’idée d’authenticité qui a varié avec le temps et ainsi, les principes d’une restauration dans l’esprit dit “d’origine.”
On y a rajouté divers mobiliers sacrés au fil du temps, toujours authentiquement au goût de chaque époque, souvent volés ou détruits à leur tour, puis remplacés. L’église a été peinte et repeinte à différents siècles selon les goûts à la mode et les pigments disponibles. De nos jours, les canons d’une authentique réhabilitation veulent que l’on voie la pierre nue, sans peintures, mais souvent avec un enduit protecteur qui bien sûr, a une couleur.
Le roman est d’ailleurs une invention de l’esthétique du XIXème siècle. Une invention verbale, abstraite, que tout le monde à trouver surprenante. Mais c’est une inventio quii a eu du succès. Cela reste un concept, un principe car chaque monument, chaque église porte la trace des difficultés rencontrées par les concepteurs, les financeurs, les chefs de travaux, les maçons, les tailleurs de pierre… difficultés qui sont authentiques également, d’autant qu’elles ont été déterminantes, mais qui ne sont nullement romanes dans l’esprit. Les bâtisseurs, hormis les exemples types toujours cités, pouvaient avoir leur propre conception de l’architecture religieuse.
Et ce n’est pas parce que l’Auvergne se targue, à juste titre, de posséder quelques édifices d’un style roman homogène, celui de ses églises les plus célèbres qu’il n’en existe point d’autres, moins proches du concept, plus composites, moins connues, tout aussi belles ! L’Auvergne sait aussi offrir quelques spécimens qui font frémir, tant la bigarrure a remplacé la diversité, tant l’imitation bornée a remplacé l’inspiration respectueuse.
Clermont-Ferrand – Orcival (40 km, 600 mètres de dénivellation)
Ce fut la plus chaude journée de cet été. Au sortir de la gare de Clermont-Ferrand, nous avons initié notre parcours par la visite impossible de Notre-Dame du Port, qui était en travaux. Les bâches tendues dans la nef ne permettaient que de soupçonner un hémicycle à 8 colonnes et un déambulatoire caractéristique des églises de pèlerinage, mais elles n’étouffaient nullement le bourdonnement des compresseurs et les chuintements des lances de ravalement. Ces quelques instants au cur d’un chantier de réhabilitation furent les derniers moments de fraîcheur avant l’arrivée à Orcival.
Ce ne fut rien de sortir de la banlieue de Clermont-Ferrand, ce ne fut rien de monter la côte allant de Ceyrat à Berzet, ce ne fut rien de traverser le Parc des volcans, éteints et froids depuis longtemps. Le problème, c’était le goudron qui jouait à fondre, à se liquéfier sous les roues des vélos et qui, collant, poisseux, presque gluant, obligeait à faire des efforts qui valaient sur le plat une côte à trois chevrons, le tout accompagné d’un bruit de succion qui aurait pu faire croire que nous allions être avalés par l’élément terrestre.
Un goudron prévu pour les grands froids, pas pour les grandes chaleurs.
Comme un pélerin fatigué
La basilique Notre-Dame d’Orcival est-elle la plus belle des églises du roman auvergnat ? C’est une affaire de goût, direz-vous, et cela, ça ne discute pas.
Moi, je le pense !
Orcival a une conception homogène, ce qui est rare. Elle a été construite dans un site original, le fond d’une vallée étroite où pour respecter la règle de l’orientation est-ouest, il a fallu tailler dans les falaises et construire sur un terrain en pente. Elle dresse un exemplaire typique de ces fameuses tours-clochers. Les colonnes de la nef et du chœur supportent plus de 200 chapiteaux où figurent hommes, plantes, animaux et êtres hybrides, des chapiteaux dont le symbolisme reste un sujet de recherche. Sont-ils ici païens, chrétiens ou autre chose ?
Ce fut la plus belle pour nous - peut-être parce que nous y sommes entrés comme des pèlerins d’autrefois, fatigués - et nous y avons découvert l’impressionnant caractère ascensionnel de l’église, marqué par les fines colonnes qui s’élancent vers le ciel, une église faite pour que les yeux s’élèvent – tout à l’opposé du roman dit cryptique, qui miserait sur une transcendance vers le bas ! Au risque de passer pour un ignare, j’ai trouvé que le style roman de Notre-Dame d’Orcival était gothique dans son élan.
Il y a aussi à Orcival une crypte basse et sombre, romane par principe, dont les murs sont si massifs qu’elle semble directement taillée dans la pierre.
Il y avait peu de monde ce jour-là. Seuls quelques murmures, le bruit d’un talon, la fermeture d’une porte rompaient, parfois, le silence des lieux. Les rais de lumière qui traversaient les vitraux du côté ouest habillaient de facettes colorées le chœur, le pied des colonnes, les stalles, la statue de la vierge. Est-ce une vierge noire ou une vierge de majesté romane ? Selon l’appellation qui lui sera donnée, l’interprétation sera différente - ce sera une survivance de cultes païens antérieurs ou la figure même de l’institution. C’est en tout cas une vierge dont l’expression est austère, ni douloureuse, ni tendre, ni rayonnante. On peut observer une asymétrie dans le visage de la statue : que faut-il en conclure ?
Le soir, à deux ou trois kilomètres de la basilique, sur le pré d’un camping à la ferme, alors que nous engloutissions de larges portions du Saint-Nectaire affiné dans les caves mêmes de l’exploitation, creusées à la main, des voisins de rencontre qui venaient de Bretagne, voulaient en savoir plus sur le prix du foncier à Paris. Que dire sur un tel sujet ?
Orcival est située dans la vallée du Sioulet, cours d’eau qui se jette dans la Sioule, elle-même allant dans l’Allier (et comme chacun sait, toute cette eau va dans la Loire puis dans l’Océan atlantique).
Ce récit : A la recherche du roman authentique
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