Verte Ethiopie

en Ethiopie

C‘est dans le noir que commencent les périples éthiopiens. Les portes qui ferment les gares routières ouvrent vers cinq heures, du matin : déjà à cette heure, des dizaines, ou des centaines, de personnes stationnent, énervées par l’attente, stressées par la presse, inquiètes de trouver une place, sinon la meilleure place, dans un bus.

De temps en temps, les farandji, les étrangers en amharique, achètent une place à un prix plus élevé, un siège à l’avant leur dit-on, plus confortable, une première classe, quoi ! C’est un achat très douteux, la dépense est certain mais le service l’est moins : il faudrait avoir la capacité de se ruer parmi cent dans l’interstice du portail de la gare routière, à peine entr’ouvert, trouver son bus parmi des dizaines dans le noir, éviter diverses flaques ou obstacles, parfois discuter et négocier avec des intermédiaires qui vous ont pisté et enfin monter dans le bus… pour trouver les places déjà occupées.

Une fois assis, on attend le départ, en regardant le ballet des passagers qui entrent et sortent, s’échangent des places, obtiennent des billets de dernière minute, installent des bagages dans l’allée centrale, en glissent sous le siège de devant. Les dernières transactions auront lieu alors que le chauffeur, enfin autorisé à partir, manœuvrera vers la sortie.

La gare d’Addis fournit une bonne initiation au touriste novice : elle est organisée selon un ordre apparent. Les cars sont rangés en épi, les pistes de sortie sont libres même si tous les véhicules veulent partir en même temps, vers six heures, au lever du jour, et se créent leurs propres embouteillages.

Mais, un passage par la gare de Gondar sera un plus grand moment pour le voyageur déjà averti : elle est organisée puisque, tous les jours, des cars en partent ; mais elle l’est selon un désordre apparent !

Dans une ambiance noire mal éclairée, bleuie par les gaz d’échappement sortis des diesels froids, où chaque bus s’extirpe d’un capharnaüm de carrosseries patiemment compacté la veille, au milieu d’un saisissant fourmillement où chaque individu cherche sa place, alors que chauffeurs et files de passagers négocient durement les espaces restés libres sur le sol battu de la gare, tous cadrés par les cris des intermédiaires et des assistants de toutes sortes, le résultat se construit.

Certains montent ; d’autres restent en rade. Les intermédiaires font et refont leurs comptes. Et les rares farandji présents, toute honte bue d’avoir lâché quelques birs supplémentaires pour une place obtenue sans avoir à trop lutter, échappent au climax collectif de la montée en cabine.

Ce sont des ballots ensommeillés, à la recherche d’une relative sérénité, ayant confié au chauffeur le soin de les conduire, qui peuplent les banquettes au cuir dur pendant des kilomètres en sortie des villes.

Dans les bus éthiopiens, inconfortablement assis sur des sièges étroits et peu espacés, bloqués pour une durée qui s’annonce longue, on peut engager des dialogues avec ceux qui sont aussi intrigués de nous voir là que nous d’y être.

Tout un chacun n’ose pas aborder les étrangers et certains se sentent mal à l’aise. C’est une question de personnes, de langue aussi, de hasard également.

Deux fois, nous avons été pris en charge, par un pasteur évangéliste entre Addis et Harar, et par une matrone dominatrice entre Bahar-Dar et Gondar.

Il y a cependant un obstacle à la communication : ce sont les rengaines d’Aster Awake, celles de Tamrat Desta ou de Gigi, passées en boucle à la discrétion du chauffeur, litanies jamais contestées par les passagers, supportées toujours et même acceptées avec ferveur tant ces artistes sont les organes de la fierté nationale.

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Verte Ethiopie

D‘Addis à Harar, les paysages verdoyants se succèdent ; on soupçonne cependant, à l’est, des terres sèches et des étendues désertiques. Mais la route ne se dirige jamais par-là, préférant rester en lisière d’une chaîne de montagnes d’où descendent terrasses cultivées et arbres en bosquets.

Mon interlocuteur, le pasteur, me décrit au mieux les villes, leurs caractéristiques : Debré Zeit et la base aérienne de l’Ethiopian Air Force ; Nazreth, la capitale de l’Oromia, une des régions de l’Ethiopie ; Asbe Tefiri, où le bus passe à côté du marché le plus scintillant du pays : les femmes oromos portant des tenues de sortie brillantes, ceinturées de bijoux, colorées jusqu’à un clinquant qui reste totalement naturel au milieu des étals poussiéreux, des ânes gris et des chameaux au pelage sableux.

— Que venez-vous voir en Ethiopie ?
— Voir, voyager dans le pays, parler avec les gens.
— Pourquoi prenez-vous des notes ?
— Pour écrire un article sur Internet.
— Vous avez de la chance ! Ici, les journalistes n’ont pas cette possibilité.

Le prédicateur est avant tout intéressé par ce que je peux dire de mon pays. Je m’aperçois que mes interlocuteurs ont une vision très incertaine de l’Europe, de la France et des contrées de cette région : pays riches, certes, mais où sont-ils vraiment, et de quoi sont-ils faits ?

Les passagers proches sont contents de lancer quelques noms de personnages français, avec une prononciation que j’ai du mal à comprendre. Au fond, pour un éthiopien, la matérialité d’un pays comme la France, ce sont des noms de footballeurs - Henry a expédié Zidane aux oubliettes de la mémoire - et parfois d’hommes politiques.

C’est une mauvaise base pour tenir un discours concret et sensé.

Il est vrai que de mon côté, si je leur renvoie quelques noms d’éthiopiens connus dans l’histoire - je suis embarrassé pour parler de leur histoire récente - et je suis incapable de citer le nom de leur président actuel ou du Premier ministre ; comme tous, je sauve l’honneur avec le nom d’une star de la chanson et de plusieurs sportifs.

Nous traversons des zones cultivées et je m’essaie à des comparaisons. Mais que dire de la France : pays de bocage ou de champ, de bois ou de garrigue, mité de maisons ou désertique ? Nous aurons un certain succès, alors que nous voyons des cases rondes, des greniers au toit de chaume, des villages qui émergent comme des îles dans un océan de savane et de cultures, quand je dirai que chaque maison en France a l’électricité et qu’à chaque village, on peut accéder par une route goudronnée : stupeur et discussions dans le bus, car la route sur laquelle nous roulons, un axe majeur du pays, vient seulement d’être goudronnée dans sa totalité.

Le jeu des comparaisons n’est pas facile ; un autre moment fort suscitera un silence abasourdissant, quand je déclarerai qu’en France, les femmes font du vélo ; ils s’imaginaient bien qu’on utilisait des vélos, mais que les femmes étaient transportées dans des espèces de grands paniers ou quelque chose comme ça.

Je sens que ce n’est pas un sujet pour une possible discussion.

Nous revenons à un dialogue fait de naïvetés, parfois feintes, de part et d’autre : l’importance prise par l’eucalyptus dans le pays, l’irrigation, les patates douces qui restent la dernière plante à pousser pendant les sécheresses, le maïs et le blé, les arbustes soigneusement alignés sur des terrasses d’altitude que nous voyons rayer les flancs des montagnes.

— C’est du café ?
— Mais non, c’est du kat ! réplique un brouteur, des feuilles plein les dents, le sol à ses pieds jonché de tiges dépouillées.

“Bien !” Je suis vraiment un naïf.

Le bus prend peu à peu une allure de bétaillère : le kat mâché traîne partout, diverses denrées encombrent l’allée centrale, les crachats commencent à moucheter le sol. Une petite fille doit s’approcher, sur insistance de ses parents, pour offrir des graines de quelque chose : il faut goûter.

Une question revient, lancinante : que pensez-vous de l’Ethiopie ?

C’est un sujet diplomatique : il est beaucoup plus difficile de dire à une personne ce que l’on pense de son pays, que de prendre un billet pour l’aéroport de la capitale. De plus, avant de partir, je n’en pensais rien, de l’Ethiopie ; et après trois jours de présence, toujours rien !

Après quatre semaines de voyage, je serai encore assailli de pensées. Mais je n’aurai toujours rien de bien clair à énoncer.


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