Rimbaud et Peugeot

en Ethiopie

Harar a été l’une de ces villes mythiques et effrayantes pour nos ancêtres, les Européens du 19ème siècle : pôle de l’Islam dans la corne de l’Afrique, stratégiquement située pour dominer le commerce des esclaves, des armes, de l’or et du café, ville d’origine de Gragn, le soldat de l’Islam qui a failli annihiler la civilisation éthio-chrétienne au 16ème siècle.

La ville était, disait-on, interdite aux non-musulmans : il a fallu un courage considérable à Richard Burton, qui fut le premier occidental à y pénétrer, déguisé en marchand.

Pour nous, cela a été plus tranquille. Nous sommes entrés par la porte principale de la ville, sans nous déguiser.

— Il y a beaucoup de Français, nous déclare en anglais Anisou, jeune ado qui propose des services de guide.

Anisou a du savoir-faire, à défaut de licence officielle : il fait la preuve qu’il parle quelques mots de français, qu’il a des relations dans la ville et peut nous guider dans les endroits dits secrets, qu’il maîtrise le savoir artistique et touristique nécessaire à un guide. Il est collégien, en vacances, et il est en concurrence, au coude à coude, avec ses copains du même établissement d’enseignement.

En fait, nous ne verrons qu’un autre petit groupe de français et, en dehors d’une cohorte organisée de hollandais, uniquement des visiteurs seuls ou en couple. Mais, il est vrai que les farandji sont avant tout voyants. Il en faut peu pour faire tache.

La France a laissé une empreinte modeste à Harar ; Rimbaud est venu y vivre presque 10 ans, comme négociant et photographe de ville. On ne voit pas grand-chose de cette empreinte, y compris dans le musée dit musée Rimbaud, où une unique petite salle, émouvante, retrace la vie du premier de la classe, poète et déserteur devenu marchand et un peu trafiquant d’armes.

Le musée est remarquable par les scènes et les portraits, photographiés entre 1890 et 1920, qu’il présente dans son exposition permanente. Explorateurs, militaires, missionnaires ont laissé des oeuvres d’une qualité admirable.

Les teintes sépia, les grisés de noir et blanc, les ombres choisies rendent à la perfection le sentiment d’une époque qui ne vit plus que dans les médias du souvenir. Les poses que prennent les notables sont hiératiques, et les photos une démonstration de pouvoir. Les clairs des paysages semblent seulement créés par les rayons du soleil. Les ombres évoquent traînées de sables et nuées de poussières.

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Tapis contemporain de tôle ondulée

Tous les clichés nous aident à voir les transformations d’une ville qui a été classée patrimoine international par l’Unesco, en raison de l’état de conservation de son patrimoine architectural.

Ville qui était sans voitures ni asphalte, habitants sans lunettes ni chaussures, maisons sans tôle ondulée ni bâches colorées, marchés sans bacs plastiques ni radios criardes, rues sans guides ni touristes !

Des horreurs dont il n’est plus question de se passer aujourd’hui !

Harar était un mythe. Elle est devenue un site, destiné à être célébré par des campagnes photographiques internationales, dont nous avons vu les préparatifs.

Il y a également des sportifs à Harar. Souleymane et Chahabane sont entraîneurs de l’équipe espoir d’athlétisme djiboutienne. Nous les rencontrons au café.

— Ismail Amarguellé, le président de Djibouti, a décidé que la sélection des sportifs de haut niveau ne se ferait plus au hasard, déclare Souleymane.
— Avant, quelqu’un voyait un berger dépasser tous ses camarades à la course, et avec un peu de chance, il devenait champion du monde, comme Ahmed Salah, plaisante Chahabane.
— Il a tout de même été entraîné par les Français, ajoute Souleymane.

Ils ont une équipe de jeunes, garçons et filles, recrutés dès l’âge de 12 ans. L’une d’entre elles, 16 ans, est sur le départ pour les jeux olympiques d’Athènes. Tous les matins, les espoirs commencent par un bon 10 kilomètres dans la rue principale, et poursuivent par quelques entraînements. L’après-midi, ils peuvent aller au cinéma, le seul de la ville.

— Nous devons aussi leur assurer un enseignement normal et trouver les moyens de les faire rester dans le pays, pendant toute leur carrière sportive et après.

On sent bien, devant mes questions, et une fois listés plusieurs contre-exemples, que les premiers volets de la mission sont, sinon plus faciles, en tout cas mieux maîtrisés que le dernier.

Ils sont venus à Harar car la ville est en altitude, et parce que les prix y sont nettement moins élevés qu’à Djibouti. On en vient à discuter prix, salaires et immigration.

— Il y a une telle différence de coût de la vie entre l’Ethiopie et Djibouti, que les Éthiopiens veulent immigrer à Djibouti, comme gardien, femme de ménage, peu importe. Cela leur permet de faire vivre une famille entière dans leur pays.

C’est à cause de la position stratégique occupée par Djibouti ; les militaires français y sont basés, c’est le “deuxième ou troisième employeur du pays” ; la police est payée par l’Allemagne, les Etats-Unis et l’Italie… ; toutes les puissances occidentales contribuent.

— Mais nous aussi, on voudrait émigrer, en France par exemple…
— Pourquoi ?

C’est une question de projet et d’espoir ; nous comprenons que Souleymane et Chahabane ne se sentent pas motivés, ils voudraient agir, renverser des obstacles… Avec leurs idées de réussite sportive et de records personnels, ils nous semblent romantiques.

Nous sommes au pied de la cathédrale orthodoxe Medham Alem, construite par les orthodoxes et le pouvoir choan quand ils ont conquis Harar, à la fin du 19ème siècle.

La place est envahie de taxis. Des 404, ce sont tous des 404, ces taxis qui envahissent les rues de Harar. 

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Kat sans kat

Vue ici, la 404 est un émerveillement, à notre âge de caisses aux formes arrondies. C’est une voiture droite et honnête, tout le monde l’a dit. A l’avant, de bons gros yeux ronds sont empreints d’innocence. La calandre a un dessin relevé qui lui donne un sourire. Les ailerons arrière ne font que suggérer, sans prétention, une vitesse régulière et une rectiligne tenue de route.

La 404 est de toute façon un rejet des excès, avec son habitacle droit et son levier de changement de vitesse au volant.

A Harar, elles sont bleues avec un toit blanc, et parcourent incessamment les quelques rues de la ville pour emmener des clients à un prix défiant toute concurrence.

La vie connaît un regain d’animation en fin d’après-midi, quand le dernier maillon de la chaîne du kat a pris possession des trottoirs. Des dames, parfois matrones, parfois maigres paysannes, revêtues de châles colorés, s’asseyent par groupes sur les bords de la chaussée, au pied des murailles d’enceinte, sous les rares avancées des toits d’échoppes.

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Femmes vendant le kat

Elles vendent les feuilles du kat aux brouteurs, debout, affairés, les mains ballantes ou enfoncées dans les poches, peut-être sans inquiétude aucune pour les évasions de la soirée à venir, mais peut-être aussi déjà angoissés par le rampant besoin qui va les happer.

Dans le sac de jute enserré entre les jambes, au creux de leur jupe, elles plongent et replongent leurs doigts, d’un geste négligent, pour extraire les ramilles que les acheteurs agréeront ou refuseront.

Ils contestent parfois, ou demandent un extra ; et dans un mouvement encore plus nonchalant, elles ajoutent alors quelques feuilles dans le sachet qui sert de mesure et de cabas, le temps d’une soirée.

Le cycle du brouteur - envie, excitation, dépression, sommeil - a commencé.

Au loin, par-delà les murailles d’enceinte de la vieille ville, et encore au-delà des lotissements qui composent la ville moderne, les reliefs des montagnes d’Amar s’assagissent puis s’évanouissent. Des étendues allongent un horizon où les seuls reliefs, invisibles, sont ceux que creusent, dépression après dépression, les effondrements de plus en plus désertiques qui mènent à l’océan Indien.

Il n’y a plus de mystères à Harar ; ils sont au-delà.


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