Magnifiques effondrements

en Ethiopie

— Pourquoi tu prends le bus ? Même moi, ça me fait souffrir !

Mon voisin, de l’autre côté de l’allée centrale encombrée, m’interroge. J’émerge difficilement d’une torpeur qui jamais ne compensera le sommeil perdu à vouloir se présenter, à 5 heures du matin, devant les grilles de la gare routière de Gondar.

— On peut y discuter ! je réponds, conscient qu’il va me dire “dans l’avion aussi” et “partout, dans une pastry, dans la rue”, ...

Je n’ai pas envie de m’engager dans des explications sur la psychologie du touriste qui ne veut pas se faire organiser ses vacances. De toute façon, il sait que nous avons les moyens de prendre l’avion ! Alors, comment expliquer, alors que je me remémore les avertissements du guide italien : les cars, danger de mort ?

Pour concrétiser, je lui demande ce qu’il y a dans tous ces ballots qui gisent sous les sièges et dans les allées : c’est du chefie, l’herbe que l’on répand sur le sol pour la cérémonie du café. Elle vient du lac Tana. A ma demande, il l’écrit en Amhara dans mon carnet de notes. Echanges de vues sur le café, le prix de la tasse, le coût de l’encens en France et en Ethiopie.

Nous n’avons pas eu le temps de poursuivre, le chauffeur a enfoncé une cassette dans son lecteur ; le bus est immédiatement devenu un juke-box roulant ; malheureusement il ne semblait y avoir de choix qu’entre deux cassettes. Le son est complètement trahi et quand nous entendons Aster Awaké, qui aime bien les trilles et le vibrato, les chevrotements techniques des haut-parleurs créent des rafales irrégulières de sons qu’on ne pourra associer à aucun style musical connu : même pas, dans un souci de méchanceté, à ceux que l’on déteste.

Le bus s’arrête à Debark : la ville est froide, humide. Vers le bus convergent gamins, mendiants, vendeurs. Avec notre nouvel ami, nous allons dans un café voisin.

— Trois thés, s’il vous plaît !

Nous buvons.

— Le gouvernement a dit qu’il fallait bien accueillir les touristes ! commence-t-il.
— Cà, c’est une bonne idée !

Nous buvons tranquillement.

“Le bus va partir” nous dit notre ami.

— C’est combien ? je demande, en sortant mon porte-monnaie.
— Deux birs la tasse.
— Quoi ! Combien ? Quoi ! Mais le prix normal, c’est 50 centimes de bir !
— Oui ! Mais pour les farandji, deux birs, c’est un prix normal, rétorque sans hésiter notre nouvel ami.

Le gouvernement a été entendu : nous sommes bien accueillis parce que nous sommes informés… que les prix sont fixés à la tête du client.

Nous rentrons dans le juke-box à roues. En bordure des montagnes du Simien, le bus arrive au point le plus haut de la route, 3000 mètres à notre altimètre.

— La descente est impressionnante, on nous dit.

Le bus ralentit.

Nous aimerons la vitesse escargotesque avec laquelle il abordera chaque virage en épingle à cheveux, frôlera chaque parapet qui sépare la chaussée du vide, évitera habilement les éboulements qui dévalent des coteaux, contournera les trous toujours plus profonds creusés par les camions, reculera pour laisser passer un des rares véhicules venant en sens inverse. 

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Effondrements progressifs du terrain

“Nous avons toute la journée” pensons-nous. “Inutile de se presser !”

Une grande partie de la journée fut occupée à tourner, descendre, remonter, compter les panneaux triangulaires qui indiquent une pente. Il n’y a jamais pas de chiffre indiqué : est-ce du 8, du 10 ou du 12%, ou plus ; on ne sait pas. Cela vaut sans doute mieux. Et comme il paraît que la culture amhara est une culture du sous-entendu, il n’y a pas de contradiction.

D’effondrement en effondrement, la route sinue entre crêtes et coteaux. Nous quittons les montagnes du Limalimo.

Au point le plus bas, sur le pont du Takkezzé, un affluent du Nil qui sépare le Tigré et l’Amhara, l’altitude était à 1040 mètres.

C‘est une région magnifique, de montagnes, de pointes effilées et de mamelons arrondis, de ravins étroits et de précipices abrupts. Point de villes, point de véhicules. Quelques champs en terrasse. De rares hameaux aperçus de loin montrent un habitat traditionnel et une agriculture archaïque, où l’équipement le plus moderne est l’araire. Pas de charrettes : connaît-on la roue ?

— C’eût été dommage de faire le trajet en avion ! je signale à mon voisin. J’espère qu’il fera passer le message à d’autres touristes.

Tout le monde a souffert ; beaucoup de passagers n’ont pas supporté les virages et de petits sacs plastiques, disponibles près des portes d’accès, passent de banquette en banquette. C’est un des rares cas où les Éthiopiens admettent qu’une fenêtre reste ouverte dans un bus, pour un temps limité !

Un contrôle de police est accueilli avec soulagement. Il permet de faire quelques pas.

En repartant vers Shiré, terme du trajet, le temps se gâte. Le chauffeur pousse à fond le volume dans le juke-box. Les rafales battent les vitres, les passagers se recroquevillent. La route est maintenant rectiligne. Vaisseau isolé d’une petite humanité devenue douloureuse de plusieurs heures de trajet, pour en finir au plus vite, le bus s’enfonce à vitesse maximale dans la purée de gouttes de l’orage tropical.


Mis en ligne par Eric • Permalink

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