Les trois cercles de Bahar-Dar

en Ethiopie

Bahar-Dar est la capitale de l’Amhara, province au nord-ouest de l’Ethiopie. Elle est située au bord du lac Tana, dont les eaux se déversent dans le Nil Bleu, pour finir leur cours en Méditerranée.

La ville offre une saisissante partition : il y a le bord de lac avec son front d’immeubles et de bungalows, puis la ville populaire tapissée de baraques décaties et piquetée de rares petits immeubles, et enfin le village des parias. 

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Echappées sur le lac Tana

C‘est sur le bord du lac, dans un des hôtels de classe, qu’aboutissent naturellement les farandji, cueillis à l’aéroport, ou bien pistés à partir de la gare routière, ou tout simplement décidés après la lecture des guides touristiques.

Ce n’est pas un mauvais choix : situés au coeur d’un parc d’arbres tropicaux, ces hôtels font séjourner au milieu d’une nuée d’oiseaux ; les terrasses offrent des vues sur le lac, ses îles, ses pélicans, ses nuages. Il y a là de quoi attendrir les plus coriaces des routards.

Dans certains de ces hôtels, le prix n’est pas exagéré par les tenanciers, après avoir réussi à diviser par deux les tarifs initialement annoncés.

Un boulevard assez bien éclairé, chaussée asphaltée séparée par un terre-plein, trottoirs plantés d’arbres entretenus, dessert les banques, les bâtiments officiels, des restaurants et la cathédrale. Deux étroites bandes bordent cette promenade : immeubles et espaces verts s’y succèdent.

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Toiles et claies

La ville populaire est… populaire, populeuse, bâtie de masures à l’aspect ruiné, bourrée d’échoppes, d’hôtels bordels, de pensions pour les travailleurs venus dans les villes ; elle est traversée de rues rarement goudronnées, mal assainie par des égouts parfois inexistants.

Elle est serrée autour de la gare routière et du marché, un espace de grande taille, où tous les effluves odoriférants règnent en maîtres, et où les étals ne sont jamais protégés du soleil et des pluies que par des claies et des toiles vulnérables.

A Bahar-Dar, l’été est une saison de pluies, de moussons qui butent sur les montagnes enserrant le lac, d’orages tropicaux qui déversent en quelques instants des flots de gouttes dans une pénombre de rafales qui inondent l’air de noirceur.

Chaque soir, ou presque, la ville populaire est noyée dans des flaques quasi-stagnantes, mal drainées, dont on voit les restes jusqu’au matin du lendemain.

Le village des parias n’échappe à aucun des maux de la ville populaire. Il en concentre d’autres, qui lui sont propres.

Ephrem, dix-neuf ans, a remporté la compétition des jeunes Éthiopiens qui se proposent comme guide à chaque touriste de passage : il est notre guide ! Il déclare être fils d’un prêtre dont l’église est située de l’autre côté du lac, précise qu’il est au lycée et qu’il souhaiterait faire des études de médecine. Il est disert et nous propose d’aller visiter le village des Weitos, à quelques centaines de mètres en dehors de la ville.

Rien n’est organisé.

La frontière entre la ville et le village est nette : il y a un petit ruisseau, large de moins d’un mètre. Ephrem nous explique qu’on peut visiter, prendre des photos, mais qu’il faudra donner un peu d’argent aux personnes ou au propriétaire de la case photographiée. Il n’y a que l’embarras du choix : les cases, rondes, avec un toit de chaume, assez petites, sont serrées les unes contre les autres.

— Comment fait-on pour choisir ? je lui demande.
— ...
— Il n’y a pas un chef ou un ancien qui peut nous guider ?
— Je vais voir, répond-il.

Il nous laisse sur la route qui traverse le village : quelques enfants s’approchent, puis des adultes. Nous arborons des sourires, essayons quelques mots en anglais, serrons des mains si on nous les tend.

Le nombre de personnes s’accroît. Ce sont d’abord des femmes âgées qui arrivent, mains tendues pour de l’argent, avec un air de supplication beaucoup plus qu’une attitude de quémandeur. Un seuil est franchi. Depuis longtemps déjà, une foule de petits gamins tournait autour de nous, paumes levées, mais c’était encore un jeu d’imitation, à jouer même sans perspective réelle de gain.

Plusieurs jeunes femmes se rapprochent : c’est leur bébé qu’elles tendent, devant elles, à bout de bras. D’autres montrent par gestes leur sein. Toutes nous hèlent. Pas besoin de réflexion pour comprendre : elles nous disent que le bénéficiaire des largesses attendues, ce serait leur enfant.

Personne n’a de chaussures sauf moi et je dois faire attention à n’écraser aucun pied, alors que tous se pressent, et que je dois bouger afin de garder une distance minimale - pour respirer. Il n’y a pas de méchanceté : c’est la compétition qui les fait entrer dans une mêlée dont je suis la proie, après en avoir été la cause imbécile. J’essaie par gestes de montrer que je ne peux pas résoudre le problème. Mais quel est-il mon problème ? Donner un peu et ne pas donner beaucoup, donner à certains et ne pas donner à d’autres

Et quel est-il le problème pour eux ? C’est d’être le plus proche de moi pour recevoir l’argent, alors que tous ont de façon évidente les mêmes besoins. Qui en face de moi peut avoir une solution ? Personne ! De toute façon, je ne peux rien formuler. Une idée m’effleure, laisser de l’argent à tour de bras ; je l’abandonne, persuadé que maintenant, au sein de cette foule, cela créerait une émeute.

Ephrem revient : il n’a vu personne ayant l’autorité pour organiser notre visite, ni chef, ni ancien. Il prend la parole et explique qu’il ne cherche qu’une seule personne ou famille : il présente notre souhait. C’est une erreur - la tension monte immédiatement chez les vieilles, les jeunes, les enfants - et c’est lui qui devient le centre de toutes les implorations. Quelques jeunes hommes restent à distance, sans intervenir.

Il essaie de dire qu’il faut arrêter la mêlée et tente de mettre de l’ordre : certains, principalement les vieilles, se mettent en rang. Mais pourquoi ? Et que fera-on une fois toutes ces personnes bien mises en ordre ?

Moins de 50 mètres nous séparent de la limite du village : nous battons en retraite. Le petit pont franchi, personne ne nous suit plus. Les humains du village paria de Bahar-Dar ne sont pas sortis de leur village.


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