Les Nagadés, un peuple sans pouvoir
— Il ne faut pas les appeler Weitos, ils n’acceptent pas, ce n’est pas leur nom ! déclare Ephrem.
— Pourquoi ?
— C’est un mot amharique qui veut dire outcast, paria !
— Comment s’appellent-ils alors ?
— Nagadés.
Ephrem se lance dans des explications, après l’échec de notre intrusion dans le village nagadé, le village des hommes parias.
Il ne semble pas choqué. Nous si ! Nous avons été choqués ! Pas moralement, mais physiquement. Tactilement, visuellement. Tant de gens autour, et pas pour nous offrir des fleurs. La pression était insupportable. Trop de quêtes… Trop de mendicité, pas celle des hommes, celle des femmes… Trop de regards… Trop d’attroupement… Trop d’entrelacements, trop de conflits entre les demandes, les demandes qui sortaient des mains tendues vers nous ! La fuite !
Les guides touristiques de référence, quand ils en parlent, avec les mots de celui qui n’y est jamais allé y voir, présentent les Nagadés - les guides écrivent Weitos dans le texte - comme un village d’artisans très spécialisés dans la fabrication de pirogues.
— Oui, ils fabriquent des pirogues ; mais ils sont aussi considérés comme des parias ! répète Ephrem.
Même comme touristes, nous savions que les peuples périphériques - c’est-à-dire les parias, mais il faut utiliser une langue correcte - sont nombreux en Ethiopie, le plus célèbre étant les Béte Israel. Le monde entier appelle Falashas les Béte Israel, au mépris de leur volonté d’être appelés comme ils le souhaitent.
Alors Ephrem entame une liste de jugements ethniques. “On dit qu’ils viennent de l’Egypte et qu’ils étaient là bien avant le transfert de l’Arche d’alliance en Ethiopie”. L’approche historique, ou plutôt mythique, est celle avec laquelle il est le plus à l’aise, en tant que collégien fils de prêtre orthodoxe.
Je le laisse parler, ce n’est pas le moment d’ironiser sur les mythes. Il nous explique ainsi que la tradition veut qu’ils aient un jour refusé de prendre parti, ni pour les pharaons, ni pour les juifs, et de se battre contre les uns ou contre les autres.
D’où leur exil !
“Bien”, je pense ! Naïvement ! Ils ont l’honneur d’avoir une histoire libre et fière.
— D’ailleurs, aujourd’hui encore, ils ne veulent pas avoir de structure politique. Ils n’ont pas de chef, juste un conseil des anciens pour résoudre les conflits.
Ephrem cherche à objectiver avec une analyse politique ; mais il lui faut également dire que tout le monde considère qu’ils se contentent de manger, de boire, de se marier et de vivre.
— Ils font tout entre eux, dans le village, et jamais avec les autres habitants !
— C’est volontaire ?
— Ils n’envoient pas leurs enfants à l’école !
— Mais, c’est ce qu’ils veulent ? Ou bien on les en empêche ?
— ...
Pas de réponse ! Nous ne sommes pas capables, à nous deux, de faire la part de la contrainte, de la servitude, du choix volontaire, du choix imposé. Discuter de la marginalisation des Nagadés est au delà de nos capacités de communication.

Tankwa sur le lac Tana
— Mais, ils gagnent leur vie ? je réinsiste.
— Oui ! Ils sont connus parce qu’ils font les tankwas.
— Les tankwas !
— Oui, les bateaux en papyrus que l’on utilise sur le lac Tana, et ce sont aussi des vanniers… ils font les meilleurs paniers d’Ethiopie.
Alors, là, je ne comprends plus ! Ce sont donc les meilleurs ouvriers du pays, dans leur domaine, et en plus des ouvriers qui sont les seuls à maîtriser certaines techniques. Et en même temps, ils sont parias !
— Oui, parias et meilleurs ouvriers en même temps ! Et ils sont pauvres.
— Pourquoi ?
— Parce que les tankwas, on en a de moins en moins besoin. Maintenant, ils taillent des meules à moudre le grain.
Sur le marché de Bahar-Dar, on voit des piles de pierres arrondies et rugueuses. J’ai demandé le prix d’une pierre :
— 25 birs.
En effet, 25 birs, c’est peu ! Et de plus, le marché ne doit pas être en développement.
— Comment vont-ils survivre alors ?
— ...
— Ni argent, ni éducation, ni leader, ni reconnaissance, l’exclusion… voilà tout ce que tu dis. Ils vont mourir, disparaître !
Il médite un moment.
— Deux français sont venus récemment prendre des tankwas pour une exposition en France. Ils ont aussi emmené un Nagadé.
— Bon, alors il y a peut-être de l’espoir !
— Et il y a un chanteur nagadé connu à Addis-Abeba, Sommaiy.
Ephrem m’a fait comprendre la complexité du sujet : qu’est-ce qu’un paria en Ethiopie ? Un peuple ou des individus, riches ou pauvres, habiles ou incompétents, un peuple vu par lui-même ou vu par les autres, un peuple repoussé mais pas isolé…
— D’ailleurs, on les rejette parce qu’ils mangent de la viande d’hippopotame.
Là, je réagis.
— T’es pas sérieux !
La discussion s’arrête. Je ne suis pas ethnologue et je ne peux pas accepter ces histoires d’impuretés : la morale, ça non ! Au total, j’ai du mal à savoir quelle distance Ephrem a prise par rapport à ses remarques. Il est jeune, assez bien éduqué, se voulant moderne. Mais il a dit ce qui se pensait parmi les habitants de Bahar-Dar, dont il fait partie ; et il a réitéré l’exclusion des Nagadés.
De mon côté, je pense qu’ils ne sont même pas voués, à l’image des ethnies du sud éthiopien, à devenir un de ces zoos humains renfermant des êtres à qui les touristes de passage jettent quelques piécettes en échange d’une photo, sur un caractère ethnique, physique, culturel, social… peu importe pourvu qu’il soit exotique.
Mais, les Nagadés semblent aujourd’hui démunis d’un tel attrait.
Pourraient-ils s’en créer un ? Par exemple, devenir des objets à touristes, aux heures d’ouverture du magasin !
Triste perspective, sous les tropiques !
Je ne savais pas ce qui était le plus souhaitable : pas de touristes du tout, des touristes avec photos, des touristes sans photos, de l’artisanat utile, de l’artisanat à touriste. Ce sont les Nagadés qui devraient le dire.
Nous étions dans une guingette face à l’embarcadère du ferry qui fait le trajet de Bahar-Dar à Gorgora. Pendant qu’Ephrem dressait du peuple nagadé un bulletin de santé que j’ai trouvé alarmant, Aster Awaké, la chanteuse éthiopienne mondialement célèbre - les Éthiopiens se vantent qu’elle vive aux Etats-Unis - poussait dans les haut-parleurs grésillants des trilles à faire pleurer les derniers hippopotames du lac Tana.
Cette étape : Les Nagadés, un peuple sans pouvoir
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