Les filles face aux farandji
Cela faisait bien quinze minutes que les macciatos avaient été commandés. Le macciato ? Lait et café non mélangés, la recette est simple ; elle a été adoptée en Ethiopie, après le passage colonial italien.

Ping-pong par dessus les caprins
Pourtant, nous avions eu l’impression d’être clairs ; et pour demander un macciato, pas besoin d’être versé dans les langues étrangères. Assis à la terrasse un peu surélevée d’une pastry à Gondar, nous finissions par être embarrassés à cause de tous les regards qui se tournaient vers nous et s’appesantissaient…
Nous réagissions avec des commentaires légers sur les chèvres allongées en-dessous des tables de ping-pong, à l’abri du soleil, apparemment indifférentes aux tournois qui leur passaient au-dessus de la tête. Mais ce n’était pas suffisant pour tuer le temps.
Je me suis levé pour voir où ça en était.
Un petit groupe de filles s’affairait autour du percolateur. D’autres, derrière les présentoirs à gâteaux, regardaient sans rien dire. Même en avançant avec des sourires que je voulais les plus cordiaux, ou fraternels, j’ai bien senti que j’étais un corps étranger. Le silence s’épaississait.
— What about my macciato ? je jargonne !
— ...
— Is it ready ?
Je vois sur le côté de la machine plusieurs petits verres à moitié pleins, une bouteille de lait à moitié vide, un certain désordre. La plus âgée, la plus grande, prend enfin la parole :
— It is ready now with the milk and the sugar.
— Yes, indeed, milk and sugar, what’s the problem ?
— We don’t know what is your taste ?
Elles avaient fait des essais, elles avaient goûté elles-mêmes, discuté… mais finalement sans en savoir plus sur notre goût. Il y avait bien une solution, nous les servir “et puis on voit bien”. J’imagine le quart d’heure de débats… “Est-ce que t’as bien compris ce qu’il disait, est-ce qu’il a dit sucré, etc.” Et je regrette le coût, pour elles, de l’opération.
Le macciato était sans défaut !
Et quand ensuite, il faudra demander le prix, c’est encore à la plus âgée que nous devrons nous adresser, les autres faisant semblant de ne pas entendre.
Hésitations, gênes, réticences : c’est souvent comme cela que se comportent les filles face aux farandji.
Bien évidemment, certaines de leurs aînées, que l’on voit choucroutées de noir dans les réceptions des hôtels d’Addis, savent certainement ce qu’il faut faire avec leurs clients. Mais il ne s’agit pas de cela !
On a du mal, dans la situation du farandji, à établir une relation même très simple, avec les filles. Pour quelles raisons ? Manque de référence permettant de savoir quelle contenance adopter, communication difficile, crainte aussi : crainte de ne pas faire bien comme il faut, mais aussi crainte des interventions des garçons, comme dans cette boulangerie d’Axoum où, voulant nous vendre un service de guide, celui-là a imposé à la vendeuse de vendre son pain à un prix réduit !
Cette étape : Les filles face aux farandji
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