Les crocs

en Ethiopie

Nigel vient d’Afrique du sud ; il voyage seul, c’est un rapide, il visite de manière efficace. Comme nous, il visitait Harar, une ville historique dans l’est de l’Ethiopie, à la lisière des pays désertiques afar et somali. Mais il envisage principalement d’aller à Dire Dawa, là où son père a combattu pendant la guerre.

Nous l’avons rencontré par hasard près de la porte d’Erer, au pied du mur d’enceinte, devant la maison du maître des hyènes, l’homme qui les nourrit selon la tradition, pour protéger la ville.

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Place aux hyènes !

Le repas des carnassiers va commencer.

— Pour le spectacle, ce sera 100 birs par personne, déclare l’homme, un seau de viandes à la main.
— Mais, ce n’est pas le prix normal, répondons-nous.
— La viande est chère !

Nigel n’est pas d’accord ; nous non plus.

L’homme aux hyènes ne parle pas anglais. Plusieurs jeunes qui nous ont conduit à la porte d’Erer se trouvent impliqués dans la négociation. Ils parlaient anglais mais maintenant, cela les embête : ils marmonnnet et se plaignent :

— Ce n’est pas à nous de traduire vos propositions !

En effet, ce sont des propositions à la baisse et… ils sont intéressés au pourcentage. Ils acceptaient de recevoir, comme guides improvisés, une somme modeste, mais c’était pour mieux nous conduire qui à la boutique de souvenirs, qui à l’un des deux nourrisseurs de hyènes, qui au marché.

Devant l’homme et les hyènes qui rôdent, nous ne sommes que trois, Nigel, Nicole et moi. Il est facile de faire front commun. Une solution de moyen terme est trouvée, 70 birs. Les jeunes sont soulagés : ils retrouvent l’envie de rendre service.

Nous nous approchons du seau d’où débordent des filets de tripes, de nerfs et de muscles, récupérés dans les boucheries de la ville. L’homme lance quelques appels, les prénoms des hyènes, paraît-il. Nous sommes captivés. On peut prendre des photos, moins belles que les reportages de CNN qui ont fait connaître la curiosité au monde entier. Mais nous, nous sommes là, sur place, parmi les fauves, et nous n’avons pas à raconter des fariboles au monde entier !

Tout autour de notre petit groupe, un bruit nous étonne, frottements et claquements un peu feutrés. Nigel se retourne et pousse un cri : les hyènes étaient derrière nous.

Nous comprenons vite que ce n’est pas nous qui les attirons, car leurs yeux brillent dans la seule direction du seau.

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Chacun son tour

Un va-et-vient s’ordonne, des hyènes, des chats et des chiens. Des hiérarchies se construisent : les plus grosses hyènes se présentent les premières. L’homme gère la distribution par des ordres, des appels, des grondements.

Il doit aussi faire le spectacle : tenir un bâton dans sa bouche, un morceau de barbaque fiché à l’autre bout ; les hyènes n’ont plus qu’à venir happer, museau contre lèvres.

Les jeunes s’approchent de nous :

— Vous voulez tenir le bâton ?
— C’est dangereux… heu, les crocs ?
— Non !

Nous y sommes tous allés, tendre le bâton avec sa viande au bout. La face a été sauvée.

Nous rentrons au centre-ville avec Nigel ; il est un peu énervé :

— Avec les Ethiopiens, c’est toujours comme ça ; on part sur un prix et dès qu’ils peuvent, ils augmentent !
— C’est vrai !
— Les questions d’argent, c’est sans arrêt des problèmes ; et encore plus quand on est seul, car ils font toujours payer pour deux personnes.

C’est vrai que voyager à deux donne plus de facilités : deux n’est généralement pas deux fois plus cher qu’un ; alors que selon Nigel, un n’est jamais deux fois moins cher que deux. Nigel a passé un mois seul en Ethiopie, voyageur autonome, sans guide ni tour-operator : il avait déjà bourlingué à travers de nombreux pays africains.

Désormais, l’Ethiopie l’énerve, et encore plus Harar :

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Les besoins

— Je n’ai jamais vu autant de mendiants, et ici tous drogués au kat : ils dorment sur le trottoir ; on ne peut même plus faire la différence entre vrai et faux !
— Oui, mais on ne peut jamais faire de différence entre vrais et faux mendiants.
— Pendant tout le voyage, j’ai distingué entre les infirmes et les autres ; il faut bien se donner une règle.
— Oui, mais la femme que tu vois avec ses enfants en haillons, elle a des besoins aussi… et les faux guides, ces adolescents accrochés à nos basques toute la journée, qu’est ce qu’on fait avec eux, d’autant qu’ils rendent un service, ou du moins ils essaient ?

Ni lui, ni nous ne savons quel ordre ou quelle priorité se donner pour l’aumône, la charité, le pourboire, le tip qui nous est réclamé en permanence. D’ailleurs, les jeunes qui nous ont accompagnés à la porte d’Erer sont en train de demander des pièces d’euros, pour leur collection personnelle, disent-ils ! Mais ce sont les mêmes qui viendront le lendemain nous les échanger contre des birs sous prétexte que les banques ne veulent pas avoir de monnaie étrangère.

Quand nous passons devant les dernières échoppes ouvertes au centre-ville, les ados avec qui nous avions déjà eu tout au long de la journée beaucoup d’affaires de vrai ou faux guide, d’argent et de pourboire, nous hèlent.

— Banana !

On nous apostrophe parce que, plus tôt dans la journée, nous avons donné à deux tout petits une banane, et les cris de joie qu’ils ont poussés en courant de-ci de-là ont amusé tout le monde. Banana, sommes-nous maintenant surnommés, avec sympathie !


Mis en ligne par Eric • Permalink

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