L’Ashenda : bandes de filles en folie

en Ethiopie

Quand, au sortir de Debré Sellam, les tambours se sont suffisamment approchés, et que les filles de Hidar ont fini de gravir les dernières dalles menant à la terrasse de l’église, nous avons vu l’ampleur de la bande.

Colorées, habillées de couleurs vives, parées de bijoux, maquillées, cheveux tirés en arrière, avec cette coiffure qui donne aux femmes tigréennes un air austère, frappant des mains en rythme, elles se sont mis à chanter en cercle autour de nous, sur des paroles improvisées que Tesfay, le guide, nous traduisait :

— Il est grand… il a une belle montre… il sera généreux…

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Les filles à la fête de l’Ashenda

Elles fêtent la fin de l’Ashenda, le jeûne de l’Assomption. La tradition leur donne liberté d’aller dans toutes les maisons pour quémander quelque chose : elles gagnent un peu à manger, de la viande, dont personne n’a mangé pendant 15 jours, et parfois des piécettes.

Nous comprenons vite : il ne fait aucun doute que le farandji va sortir des pièces. Quand la plus grande les reçoit dans sa main, toutes s’amassent en une seule grappe et comptent. La somme devait convenir - mais Tesfay a dit que c’était trop - elles se sont remises à chanter et à danser.

Entre Debré Sellam et Atsbi, ville frontière du Tigré orthodoxe et de l’Afar musulman, nous avons été les héros de plusieurs sérénades. Le scénario est simple : les noires jouvencelles chantent aux farandji ce qu’elles chantent à tout homme adulte, et elles gagnent quelques pièces.

En fin d’après-midi, quand nous avons rejoint Atsbi, la rue principale était devenue leur terrain de jeu. Par petits groupes postés tous les 50 mètres, elles attendaient la proie, obligée de passer devant elles. Nous avons été un mets de choix.

Pensez ! Des blancs, on n’en voit jamais à Atsbi, ou bien ce sont des NGO surprotégés !

Ballottés de groupe en groupe, dans une ambiance à chaque fois gentille mais devenant collante, avec à peine quelques dizaines de mètres de répit entre deux bandes, nous ne pouvions nous échapper qu’au prix de quelques birs : notre provision de pièces a vite fondu.

Nous n’étions pas les seuls à essayer de louvoyer. C’est leur jour, à ces filles ! Elles ont le droit d’occuper le terrain et aucun adulte ne s’y oppose ; ils essaient plutôt d’y échapper. D’ailleurs, elles ne font pas de distinction. Tesfay, un moment, va porter secours à un gars : il lui donne un peu d’argent.

— Elles ne comprennent pas que cet homme n’a rien, pas un sou !

Manifestement, ça les amuse d’être fortes ; et si l’argent n’est pas assez vite sorti de la poche, elles tirent et poussent sur les bras et agrippent les vêtements avec toute l’excitation qu’elles peuvent y mettre… il m’a fallu tenir les pans de ma chemise.

Nous arrivons à grand-peine à l’hôtel.

— La fin de l’Ashenda dure trois jours ! précise Tesfay, avec un air sombre.

Entre Atsbi et Mekele, au coeur du Tigré profond, trois jours de filles et fillettes électrisées, faisant des barrages sur les routes, bloquant les sorties de magasins, cueillant les voyageurs au sortir des bus, coursant même sous la pluie les passants, au son de tambourins qui résonnent, rue après rue, jusqu’au coucher du jour.

Pour elles, c’est une belle fête traditionnelle, avec une pratique rurale, charmante, et une pratique citadine, passablement dévoyée.


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