Gondar : les yeux et les voiles
Gondar offre au touriste deux attractions : des châteaux-forts et une église. An coeur de l’Afrique. Profonde ! Les châteaux sont au centre de la ville : ils sont anciens, bâtis aux 16ème ou 17ème siècle, massifs et ceinturés de murailles, vides de tout sauf d’oiseaux qui planent dans les salles à coup de grands virages. L’église est récente, construite au 19ème siècle, grande sans être immense, à l’écart du centre.
C’est l’église, Debré Behran Sélassié - c’est-à-dire Trinité, Lumière et Montagne - qu’il faut voir en priorité. Pas plus que les autres églises d’Ethiopie, elle n’est adaptée au tourisme, et encore moins au tourisme de masse. Les visiteurs ne peuvent pas être discrets ; à eux de faire tout ce qu’ils peuvent pour se fondre dans l’ensemble.

Pupilles et visages
L’église est célèbre en raison des fresques qui ornent son plafond. Dans un livre, sur une affiche, quelque part, on a souvent pu voir cette kyrielle de têtes angéliques qui se côtoient par rangées entières ; chacune regarde dans une direction différente, et enrichit l’ensemble d’une expression particulière qui est créée par le dessin des sourcils, la courbure du nez, un modelé de la bouche, une inclinaison de la tête ; leurs yeux ovales entourent une pupille noire et tellement ronde qu’elle ne peut que manifester la perfection, la lumière, la beauté.
Les têtes sont irréelles, entourées d’un collier et parfois de plumes. A observer finement chaque tête, l’une après l’autre, on perd ses marques. Les pupilles s’imposent tout d’abord, captent le regard puis le renvoient au contour du visage, tout aussi rond. Au passage, on ressent l’expressivité des visages et on est conduit à chercher la figure voisine, pour en saisir les différences ; et le regard est aussitôt capté par les pupilles. On éprouve ainsi une succession de sentiments opposés : uniformité et intégrité des pupilles, variation des expressions, répétition du même thème et répétition des différences entre faces.
Sous le regard pétrifiant de ces êtres célestes, face à cette réunion de contraires, accablé par le nombre infiniment parcouru des visages, même le plus mécréant des touristes devrait ressentir quelques interrogations et peut-être des émois de religiosité.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser à entendre, jour après jour, les mégaphones qui crachent rauquement l’appel des prêtres orthodoxes, les chants religieux guèzes peuvent être harmonieux.

Daftaras, les chantres
Le choeur des daftaras (les chantres) de Debré Behran Sélassié était nombreux ce jour-là. Tous debout, en cercle, se regardant l’un l’autre.
Voix après voix, soutenus par les battements des kabaros, les tambours religieux, les chantres poussaient leur mélopée ; toutes s’inaugurent dans la singularité - on entendait très bien chaque nouvelle intonation, un a, un é ou un o. Les chantres semblent libres de se lancer mais c’est pour chercher à se fondre dans l’ensemble.
Le psaume ne semble avoir ni début ni fin. Il est juste un écheveau de fils sonores qui tissent une harmonie un moment volontairement rompue.
Ni micros ni amplificateurs ne sont nécessaires : le souffle des chantres et les battements des tambours suffisent.
Il n’y a pas de bancs, pas d’allées, pas de rangées. Chaque fidèle s’installe où il le souhaite, en dehors de l’église ou en dedans. Autour des piétements de colonnes, dans les encoignures et les chapelles latérales, le long des murs jusqu’au seuil de chaque porte, ondule un drapage de formes blanches, parfois mauves ou sable. Enveloppés dans leur draperie, les fidèles sont assis à même le sol : la tête, les bras, les pieds tendent le tissu qui les cache, forment des plis, exposent une suite de creux et de saillies. Le visage est toujours découvert.
Et souvent, d’un double geste, main droite par-dessus l’épaule gauche puis main gauche par-dessus l’épaule droite, l’homme, la femme ou l’enfant, se redrape avec solennité.
Les officiants portent des aubes chamarrées, colorées, des calottes décorées. La règle religieuse, en retrait par rapport aux exigences d’antan, n’impose plus la présence que d’un prêtre et deux diacres pour célébrer un office.
Femmes et enfants peuplent l’église ; de plus rares hommes participent. La foi est sensible : chacun peut se prosterner, s’agenouiller, baiser un pilastre, une croix ou le sol, répondre ou chanter, dans le silence des pieds nus posés sur les tapis.
Cette étape : Gondar : les yeux et les voiles
Lire les autres récits de ce voyage :
Périples et détours en Ethiopie ----
Derrière la vitre ----
Verte Ethiopie ----
Les crocs ----
Rimbaud et Peugeot ----
Art et effroi ----
Les trois cercles de Bahar-Dar ----
Les Nagadés, un peuple sans pouvoir ----
A la recherche de l'église perdue au lac Tana ----
Eaux cuivrées au Nil Bleu : une journée ordinaire ----
Les garçons et les farandji ----
Les filles face aux farandji ----
Gondar : les yeux et les voiles ----
Magnifiques effondrements ----
Salades de prix ----
Rapines et humour (1) ----
Rapines et humour (2) ----
Eglises perdues sans clocher : Cherkos ----
Eglises perdues sans clocher : Abouna Yemata ----
Eglises perdues sans clocher : Debré Sellam ----
L'Ashenda : bandes de filles en folie ----
Discours de guides ----
Orientations ----