Eglises perdues sans clocher : Abouna Yemata
Il y a un passage de trois, selon les cotations officielles d’escalade. Les prises sont franches et bien dessinées, mais la paroi est verticale. Il faut escalader et l’usage des bras est nécessaire. Après quelques mètres, une petite traversée horizontale conduit à un dièdre d’où l’on peut facilement se rétablir sur une grosse pierre plate. La suite se franchit aisément en plaçant ses pieds aux bons endroits, les mains ne sont plus là que pour l’équilibre.

Le prêtre sur la vire d’Abouna Yemata
Plus loin sur le sentier, au passage d’une terrasse en surplomb, les gamins sonnent une cloche : c’est une pierre suspendue à un cadre en bois, que l’on frappe d’une autre pierre pour en faire jaillir un son, clair, pas minéral du tout, qui s’échappe dans les airs sans viser à les remplir.
C’est ainsi qu’on accède à Abouna Yemata (Abuna Yemata), une église du Tigré dédiée à Mata, ou Libanos, un saint du 6ème siècle.
Guh, on la nomme également ainsi, présente la plus extraordinaire intégration entre le rocher et les fresques.
Guidés par le prêtre, nous empruntons la vire terminale qui nous mène à un renfoncement dans la paroi puis à la grotte excavée de main d’homme.
Avant de franchir le seuil, les chaussures sont laissées sur le bord de la vire : elles pourront contempler le vide et les escarpements des pics de Gheralta.
Il faut un temps pour s’habituer à la pénombre. Neuf personnages composent la fresque centrale au plafond de la grotte. Ce sont d’abord les pupilles, peintes avec génie par les artistes éthiopiens, qui captent l’attention. Rondes, noires, elles envahissent des yeux ovales, ou plutôt en forme d’amande, fermement rehaussés par le trait sombre de sourcils circonflexes, lesquels tirent le regard vers le haut de la face, surmontée, ô surprise, d’un turban.
Boum ! Des turcs - muftis, pachas, sultans… - dans une église orthodoxe africaine !
Le remplacement des couronnes diaphanes par des chapeaux bouffants fait un choc. Il s’agit bien de turbans, pas d’auréoles : les experts pensent que ce ne seraient pas des saints mais seulement des notables, des dignitaires. Il n’y a plus guère de cohérence avec la dédicace de l’église. En tout cas, les personnages sont sévères : rien ne prête à rire dans leur attitude.
Sévères, mais pas inquisiteurs : enfin, pour cette interprétation, personnelle, tout dépend des relations que, enfant, l’on a eues avec son père. A vrai dire, leur regard n’est pas dirigé vers les fidèles. Ils forment une scène, que je ne comprends pas : leurs visages se renvoient des regards, ils n’ont pas tous la même importance picturale, ni la même force lumineuse, ni la même épaisseur de barbe. Tous, du moins leur silhouette, soutiennent le haut de la grotte.

Cercles de cercles
L’ensemble est remarquablement conservé : il daterait du 16ème siècle et pourrait avoir échappé aux outrages que l’homme, par le feu et la destruction, a imposés à tant d’autres sites religieux de la région.
Le prêtre explique : il s’agit bien de chrétiens, et il nous montre les croix portées par les personnages ; sur le côté, Maryam est somptueusement représentée comme une vierge à l’enfant. Les parois sont couvertes de nombreuses scènes religieuses mais aussi séculières : il n’y a pas de violences, ou peu, à être représentées, contrairement à la tradition des églises de ce pays.
Ce sont la courbe et le cercle qui règnent en maîtres dans l’église : les pupilles et les visages sont ronds, le tracé des vêtements s’arrondit en plis réguliers autour des corps, les cerclages et les entrelacs qui courent le long des murs sont onduleux, les voûtes sont en plein cintre, le tissé sinueux des tapis enveloppe les irrégularités du sol. les cannes de prière ont des arrondis qui accompagnent la courbure des parois.
Les ombres qui envahissent les coins de la crypte en font un espace qui se noie peu à peu dans les profondeurs du rocher. Nous sommes dans un centre du monde. Nous le sentons.
Quand on sort, il ne faut pas faire le vide ; il est là !
Quoique sans étroitesse exagérée, la vire qui donne accès à l’église longe d’un côté la paroi qui bondit jusqu’au piton de Guh et bascule, sur l’autre côté, dans trois cents mètres de précipice. Les brumes déchiquetées qui ce matin-là nous enveloppaient, laissaient voir tout en bas les étendues semi-arides qui buttent sur les falaises de Gheralta.

Imaginer le vide
L’expérience corporelle fait partie du sentiment religieux, à Abouna Yemata. Une montée exigeante, une voie aérienne où les écarts sont impossibles, une descente où personne ne peut faire abstraction de son être pensé avec le vide : se détacher de la paroi, franchir le pas qui sépare les deux à-pics, s’imaginer rejoindre les tombes creusées en haut de la rampe qui culmine sur un autre gouffre.
Abouna Yemata est une expérience hors du commun.
Bien des églises du Tigré sont des caves perchées en haut de falaises, creusées dans des parois : Abouna Daniel qui surplombe la vallée de Megab et du Hausien ; Mariam Korkor, accessible après une heure d’escalade, et son petit village niché dans un cirque à 300 mètres au-dessus des plateaux ; Debré Tsion et Michael Imba, plus confortablement installées sur les ambas, ces pitons tabulaires qui rompent les étendues un peu monotones où vivent les paysans ; Petros et Paulos dont le chemin de descente, plus modeste, donne pourtant le vertige…
Cette étape : Eglises perdues sans clocher : Abouna Yemata
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