Eaux cuivrées au Nil Bleu : une journée ordinaire
Ce fut une journée ordinaire. Bien avant la lumière du matin, les oiseaux furent réveillés au son des rauques mâtines diffusées par les mégaphones de la cathédrale orthodoxe : elles devancent, en Ethiopie, les appels de l’imam, en heure et en volume. Une seconde salve de chants gutturaux viendra après.
Nous avions décliné la proposition avancée par l’hôtel : le gérant voulait nous intégrer dans un tour guidé tout compris vers les chutes du Nil Bleu. Laissant à d’autres farandji le soin de négocier une réduction de prix, nous nous sommes tournés vers le service public de cars entre Bahar-Dar et Tis Isat.
Les chutes du Nil Bleu ont été décrites par Francisco Alvarez en 1520 et James Bruce en 1769 comme le spectacle le plus majestueux qui existe au monde. En effet, l’essentiel de l’eau qui se déversera dans la Méditerranée, après avoir traversé l’Egypte, s’engouffre déjà dans les cataractes du Nil Bleu, en aval du lac Tana.
Il faut trouver une place dans le bus, vers 6 heures du matin. C’est aujourd’hui samedi, c’est jour de marché. Il n’est pas question de refuser un transport à un paysan, ou à un vendeur, sous prétexte que le véhicule serait plein.
— J’ai réservé sur Internet, déclare un paysan en montant par l’arrière. Il s’installe alors que fusent les rires, banquette après banquette.
Iveco, le constructeur italien, restera longtemps dans la mémoire des Éthiopiens, tout comme ses bus tiennent depuis très longtemps une place dans leur vie quotidienne. Tous, ou presque, ont un même design que l’on daterait bien du milieu des années 50, une caisse taillée dans un bloc à coup d’angles droits, largement vitrée. La mécanique fonctionne, mais un guide italien qui préfère emmener ses clients dans des 4X4 particuliers, me disait :
— Il y a beaucoup d’accidents, deux fois quarante morts le mois dernier !
— Ah bon !
— L’année dernière, deux français sont morts, ajoute-t-il en nous regardant tous les deux, légèrement ironique.
Les bus de campagne sont les plus représentatifs de la catégorie… “déglingué”. Ils ne vont pas vite et c’est tant mieux !
Nous arrivons à Tis Isat : le village, maisons basses serrées autour d’une route boueuse, introduit mal au spectacle qui nous attend. L’animation est faite par les dizaines d’habitants qui viennent proposer des services : guide, gâteaux, tissus, boissons, cirage de chaussures. A nous 4, avec le Malien et Johanna l’Allemande, nous formons le carré, comme les grognards de Napoléon à Waterloo. Nous avons compris qu’il fallait faire bloc et ne pas laisser l’un d’entre nous céder à la facilité d’une négociation trop rapidement menée. Il en faut du temps pour diviser les prix par trois et on n’y arrive pas toujours.
Un débat avec les guides s’engage dans la rue : les prix sont-ils par personne ou par opération ? Nous défendons la seconde opinion. Nous déclarons que c’est le même travail pour un guide, avec une ou plusieurs personnes. Ils prétendent le contraire. Nous ajoutons qu’en France, on considère que c’est un même travail.
Un prix est finalement trouvé et nous allons acheter les billets d’entrée dans le parc - tarif spécial pour les étrangers, beaucoup plus élevé que ce que nous proposons au guide, ce qui est gênant !
Nous partons, en promettant lâchement d’acheter d’autres services à notre retour. Nous passons au-dessus du déversoir d’un barrage, puis passons le pont dit des Portugais, construit au 16ème siècle.
Nous sommes rejoints par un musicien, joueur de masenko, un grand violon à une corde. Il interprète en marchant des airs du répertoire : nous avançons sous le soleil des tropiques, la chaleur s’installe, et les notes ne font qu’épaissir l’atmosphère. Nous arrivons à le persuader que nous ne sommes pas dans les bonnes conditions.

Le pont des Portugais
Après la traversée du pont des Portugais, plusieurs gamins viennent proposer des babioles : ils nous accompagnent en égrenant quelques mots en français puis s’arrêtent net, à un petit col. C’est la fin de leur territoire.
Le relais est pris par d’autres gamins.
Le groupe arrive après quelque temps devant les chutes : le spectacle est effrayant… d’étroitesse.
Nos pupilles se rétrécissent en cherchant le prétendu spectacle des flots rugissants et des nuées qui se diffracteraient en merveilleux arcs-en-ciel, désormais une illusion dont les origines viennent des suggestions de l’histoire, des guides touristiques et de notre imagination naïve.
Le Nil Bleu a des eaux cuivrées, c’est-à-dire boueuses, et la cataracte n’est qu’une pissette décevante.
— C’est normal, dit le guide. Presque toute l’eau passe par le déversoir du barrage et est utilisée pour la production d’électricité.
— Tout le temps ?
— Oui, pour la production d’électricité.
Nous rendons grâce au progrès technique, de bonne foi, mais avec déception.

Petite chute du Nil Bleu
Le tour mythique devient donc une promenade à pied sous le soleil, avec accompagnement de gamins, et babioles, fantas, paniers et tissus continuent incessamment de nous être proposés.
Innocents sportifs, nous avions choisi le grand tour, qui contourne la cataracte, passe par des zones boueuses et marécageuses où de petites passerelles sont aménagées pour éviter de patauger, et se termine par une traversée du Nil, en bac, un peu en amont des chutes.
Personne ne pose alors la question de la sécurité. Il est vrai que nous ne sommes pas les seuls à avoir embarqué.
— C’est combien ?
— 20 birs par personne.
Alors que nous avions discuté de quelques birs avec le guide, nous voilà contraints de payer une somme bien élevée en comparaison.
— Là, on paie parce qu’on s’est fait coincer. On n’a plus le choix.
— C’est possible ! Mais l’entretien du bateau, il faut payer…
— Puis il faut voir qu’ensuite, ils se répartissent l’argent : le pilote du bateau en redonne au guide, qui nous a guidé jusque-là !
— Et puis, cela représente si peu d’argent pour nous.
— Ne va pas leur dire.
— Ils le savent !
Des dialogues un peu acides s’échappent de nos bouches desséchées.
De l’arrière de la barque, quelques notes de musique s’élevèrent : le joueur de masenko était là. Devant nos regards absents, il a dû penser que ce n’était toujours pas le bon moment pour son art. Il avait raison.
Le retour à Tis Isat ne nous a pas laissé un souvenir de sérénité, avant de repartir dans l’Iveco : beaucoup de discussions, de propositions…
Dans le bus bondé du retour, entre paniers de marchandises, ballots de denrées, groupes de personnes occupant à quatre des espaces prévus pour deux, un mouton fut poussé de force dans l’allée centrale ; quand il put se relever sur ses pattes tremblantes, il me regarda et dit : “Give me one bir”.
Le soir, avec ceux qui avaient préféré le forfait tout compris de l’hôtel, nous avons comparé : notre choix est moins coûteux, mais à peine. Tout dépend de ce que l’on cherche. Si on veut ne voir que les chutes du Nil Bleu, autant choisir le forfait. Si l’on veut donner dans le jeu du touriste immergé au sein de la réalité éthiopienne, alors s’aventurer dans le rue principale de Tis Isat est un des meilleurs endroits pour cela.
A Tis-Isat, c’est vraiment caricatural : vous êtes un touriste manchot, au casino des farandji égarés, et avec vos bras, vous essayez d’échapper aux contraintes les plus pesantes du rôle que vous avez endossé, volontairement.
Cette étape : Eaux cuivrées au Nil Bleu : une journée ordinaire
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