Discours de guides

en Ethiopie

Le vieux guide

Assis contre le mur du musée, avec l’air paisible d’un retraité attendant la fin du jour, il nous regardait.

— Je suis le guide du musée. Je peux vous accompagner pour la visite, c’est gratuit.

Gratuit ? La petite expérience, que nous avions acquise de Lalibela à Bahar-Dar, nous rendait un peu circonspect. Ceci dit, nous n’étions pas venus en Éthiopie pour refuser les avances. Nous disons être d’accord.

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Axoum : l’empire

Il ouvre la porte du musée, nous fait asseoir sur des pierres couvertes d’inscriptions en langues anciennes, du ge’ez, du sabéen et même… du grec. Puis il adopte l’attitude du maître d’école : il parle un anglais calme et distinct, c’est agréable de l’écouter.

— Avant toute chose, je vous préviens que je vais critiquer les guides touristiques, ces livres que je vois dans vos mains. Tout d’abord, ces ouvrages prétendent que Éthiopie vient d’un mot grec qui voudrait dire noir. Est-ce que vous me trouvez noir ?

Notre silence pataud, et nous sommes accompagnés d’une anglaise qui ne réagira pas plus, vaudra sans doute pour lui approbation. Mais approbation de quoi ? Est-il noir ou sommes-nous d’accord avec le fait qu’il n’est pas noir ? De plus, est-il possible d’engager une discussion aussi subtile ? Nous avons vu des Éthiopiens dont la carnation va de chocolat noir jusqu’à café, avec juste une goutte de lait.

Il est vrai que des populations voisines, légèrement au nord du pays, ont une couleur de peau beaucoup plus noire ; ce sont les peuples avec lesquels les Tigréens et Amharas ont entretenu au cours des siècles de farouches relations belliqueuses. Et pour un Grec, l’approximation pouvait se comprendre… Mais lui, il n’est pas d’accord !

— Le mot Éthiopie est composé des racines etio et pia, qui veulent dire le pouvoir et la paix. C’est le vrai sens du mot.

Là, on approuve… l’intention plus que la lettre. Notre guide revendique une identité qui ne soit pas définie de l’extérieur, de la Grèce, de l’Europe, des Etats-Unis ou d’Australie. Au fond, il réclame la même chose que les Nagadés qui n’acceptent pas d’être appelés Weito, un mot qui ne veut rien dire d’autre que paria en amhara et en tigréen.

Entre deux discours, de fugitives pensées sur la relativité des points de vue entre peuples traversent notre esprit, à nous les Français qui sommes de-ci de-là qualifiés de grenouilles.

Le guide s’enflamme et nous nous apercevons qu’il commence un travail de sape : il nous avait prévenu !

— La reine de Saba est bien éthiopienne, même si elle est aussi yéménite.

Et il commence une longue série de rapprochements linguistiques entre toutes les langues, actuelles et anciennes, de la région. Là, il va vite et nous sommes un peu largués. L’argument philologique tourne autour de plusieurs mots : sheba, maariv, makeda, etc.

Mon dieu ! Voilà encore quelqu’un qui renouvelle les balivernes d’un des sujets les plus éculés au monde : après Haendel, Nodier, Nerval, Ibn Arabi, Gounod, Grégoire le Grand, les alchimistes, Lollobrigida et Brinner… et les centaines d’épigones et d’interprètes qui les ont suivis.

Je ne suis pas certain du tout que ce soit un bon terrain pour construire une image internationale du nationalisme éthiopien : le milieu est idéologiquement encombré et le goût de la vérité a depuis longtemps disparu chez les groupies de Makeda-Bilkis.

Je tente de lui répliquer qu’il y a plusieurs variations autour du sujet : je n’ose dire que les versions éthiopiennes me paraissent atteindre des sommets dans l’hallucinant. D’ailleurs, il s’en tient à une argumentation fondée sur la linguistique.

Faut-il lui dire que le crédit qu’on lui portait a d’un coup bien baissé ? Bien sûr que non, on n’est pas là pour ça. D’ailleurs, si les contenus sont rétrogrades, la visée est moderniste : il s’agit bien de revendiquer une autonomie dans ce domaine particulier de la vérité historique sur l’Éthiopie. Et pour lui, les ennemis sont les scientifiques et idéologues de l’Occident, qui après avoir volé richesses et objets d’art éthiopiens, se sont approprié toute la parole sur le sujet.

— Nous avons réussi à nous faire remettre les trésors anciens qui avaient été emportés, par l’Allemagne, le France, l’Italie. C’est à nous maintenant de les étudier.

Beau programme, mais les moyens envisagés par ce musée me paraissent en partie contredire les résultats souhaités.

Au fond, le bonhomme n’était pas vraiment sympathique. Il nous demande ensuite si les jeunes guides de l’office du tourisme racontent bien la même chose que lui. Nous voilà maintenant mis en situation de cafter !

— Wi dou note hunderstinde, nous lui répondons en le regardant, les yeux vides.

Qu’il a été bon de pouvoir se réfugier dans le personnage du touriste nigaud !

Les jeunes guides

Tout aussi nationalistes, ils étaient, ces jeunes guides, étudiants en histoire engagés à titre bénévole par l’état du Tigré pour accompagner les touristes. Mais le pessimisme régnait dans l’équipe quand nous sommes arrivés à l’office du tourisme.

L’un d’entre eux part avec nous : il est élégant, porte une chemise européenne, des chaussures cirées. Rien du garçon des rues.

— La civilisation d’Axoum a existé, commence-t-il classiquement pour un guide, et il nous en montre les preuves : obélisques, stèles, pierres gravées, tombes.
— Oui, très intéressant !
— Mais on ne sait rien d’eux ! On sait juste que eux, ils travaillaient !

Aïe ! On est passé du touristiquement correct au diagnostic socio-politique de l’actualité !

Il ajoute :

— Ils n’ont laissé aucun écrit, ce qui fait qu’on en sait pas s’ils s’intéressaient à la vérité ou s’ils se complaisaient dans les mensonges. Pour notre époque, ça, on le sait !

C’est un écorché vif, démoralisé de devoir passer son temps à raconter les petites histoires d’Axoum, les choses convenues qu’il faut dire aux touristes. Pour une discussion authentique, la porte est alors ouverte : nous le pressons de questions et il ne se fait guère prier pour peindre son pays de couleurs peu chatoyantes.

— Il y a de la terre partout et on pourrait avoir une agriculture, mais les gens ne veulent pas travailler, pas plus dans le commerce et encore moins dans l’industrie ; on est entièrement dépendant des ONG et des Américains qui nous donnent jusqu’aux aliments de base, blé, huile.
— Oui, mais la situation s’améliore quand même.
— Oui, mais à quel niveau !

L’étudiant en histoire reprend le dessus : il nous parle de l’Éthiopie dans l’histoire, les guerres, les massacres, les famines…

— Tenez, la reine Gudit que toute la nation s’imagine comme une croquemitaine.

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Axoum : preuve ruinées d’un passé

Ce que je réplique est exact : elle a tué et massacré des milliers de personnes.

Mais ce n’est rien, dit-il, à côté des rois éthiopiens qui envahissaient son territoire et celui de toutes les populations alentour.
— ... [c’est nous qui faisons silence]
— Gudit était animiste, alors que les rois éthiopiens se voulaient chrétiens. D’ailleurs, l’association de l’église et de l’état, ça a toujours été le problème de ce pays.

Il n’y a pas le moindre terrain d’accord entre lui et le premier guide. Mais la visée de ses réflexions est tout autant nationaliste. Un nationalisme qui n’est pas sans douleur.

Alors que nous montons vers les tombes de Kaleb et Gebré Masqal, il nous montre la plaine qui s’étend vers le nord, au pied de la colline.

— Vous voyez cette rivière : elle sépare l’Éthiopie de l’Érythrée. C’est pourtant le même pays, le même peuple, la même langue, les mêmes familles.

Sans doute, il force la note. Mais il nous dit ensuite qu’une partie de sa famille habite de l’autre côté.

— Au fond d’un de ces tombeaux, il y a un tunnel qui s’enfonce et qui ressort 180 kilomètres plus loin, en Érythrée !
— Ah bon !

Nous allons au fond de la tombe, où les murs et les plafonds sont faits de dalles de pierre tellement bien taillées qu’il n’a fallu aucun mortier pour les joindre, et hormis le faisceau de la lampe de poche, il fait un noir plus sombre que celui d’une nuit sans lune ni étoiles.

— Personne ne l’a vu, ce tunnel, jamais, dit-il ! Mais, vous pouvez y aller. D’ailleurs, si vous avez votre passeport, vous avez le droit de l’emprunter.

Il débite le discours officiel, et le contredit simultanément. L’humour est noir !

Il nous laisse, un peu désorientés. Son discours est authentique. Mais qui cela va-t-il entraîner ?


Mis en ligne par Eric • Permalink

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