Derrière la vitre
Un hangar blanc étincelant : c’est ce qui attend le passager qui débarque à Bolé, l’aéroport d’Addis-Abeba.
A peine trois pas hasardés hors du hall d’arrivée, on est cueilli par un placeur, chargé des trajets en taxi vers la ville : il connaît le nom de tous les hôtels, même celui où nous avons réservé une chambre par mail, un hôtel connu des routards, dont le prix est juste 30 fois moins élevé que celui d’une single toute simple au Hilton.
Il est trois heures… du matin. Le chauffeur roule, le long d’avenues peu éclairées, dans une nuit humide d’après l’orage tropical qui a secoué les ailes de l’avion, aveuglé d’éclairs la carlingue, créé le silence parmi les passagers.
— Nous avons réservé une chambre, déclarons-nous au gardien de l’hôtel dans un anglais fatigué.
— Il n’y a plus de place.
— Mais, nous avons réservé !
— ...
— Voilà la confirmation !
— ...
Nous sommes à Piassa, un quartier ancien et central. On y trouve les plus vieilles maisons d’Addis, parfois en bois, un peu vermoulu semble-t-il. Les rues sont désertes, on entend au loin quelques notes de musique. Où sommes nous ? Nous pourrions être là, ou bien dans un autre quartier : peu importe, savoir tout cela est au-delà de nos capacités.
Silence.
— ...
— C’est vrai, vous avez réservé, mais nous avons loué la chambre.
— ...
— Nous pouvons mettre un matelas par terre.
— Heuuu !
Dans le guide pour touristes que nous avions consulté, l’hôtel est décrit comme un établissement avec des chambres propres… quand on est dans une chambre !
— Il n’y a pas un autre hôtel ?
Gêne : les trois hôtels typés routard des alentours sont pleins.
Nous partirons avec le taxi d’abord vers le nord - trop cher ! disons-nous du premier hôtel - puis vers le sud, OK pour le second qui s’avère en fait demander le même prix que le premier. La nuit s’avance doucement vers les 4 heures du matin.
Un havre, enfin !
Un peu hébété, quelques heures après, déjà assez tard dans la matinée, je colle mon nez sur la vitre de la chambre.
Une rangée de feuilles pennées cache en partie la vue sur une rue d’où montent cris et vrombissements. Un palmier, sans doute. Par-dessous, des silhouettes passent, souvent vêtues de blanc, beaucoup ont une canne à la main. On voit les jambes nues de personnes allongées sur le trottoir. Des gamins vont en montrant de petites caissettes attachées autour du cou : ils proposent cigarettes, chewing-gums, mouchoirs en papier. De l’autre côté d’un caniveau encombré, des roues de voitures font du sur-place.
C’est l’avenue Jomo Kenyatta, elle traverse le centre d’Addis. Une palissade en ferme le côté opposé : par-delà, un champ, divisé par une voie boueuse, mène à une rue, moitié pavée, moitié défoncée, qui s’élève dans un enchevêtrement de masures sans étage. Sur la gauche, après quelques bosquets d’eucalyptus, les baraquements s’arrêtent : une tour haute de 30 étages a poussé. C’est un hôtel de classe internationale. Les fenêtres offrent, sur le marais de toits en tôle ondulée, le bidonville, un bien meilleur point de vue que le mien. Le prix à payer pour la chambre doit être nettement plus élevé.
Des collines déjà noyées dans un air brumeux ferment la perspective : Addis est en pleine montagne.
Il fait encore frais : dans la chambre, l’air est climatisé. Il va falloir sortir, dans cet ailleurs qui est devant moi et qui ne ressemble en rien à mon univers annuel.
Cette étape : Derrière la vitre
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