Art et effroi

en Ethiopie

Il y a un sujet qu’un touriste, et qui plus est un homme, ne peut aborder en Ethiopie : c’est celui des mutilations génitales féminines. Un ethnologue italien, rencontré devant l’église de Debré Berhan Sélassié, l’église des charmants angelots peints avec des pupilles rondes au centre d’une tête auréolée de sainteté, faisait le même constat ; mais il suggérait tout de même que les étudiants, dans les régions du nord de l’Ethiopie, pourraient en parler.

Même face à une telle opportunité - une opportunité que l’on aurait pu essayer de se créer, avec les étudiants en histoire rencontrés pendant une matinée à Axoum, ou avec les instituteurs vus à Mekele - je n’aurais pas osé.

Mais le pays parle, de lui-même, ou peut-être seulement murmure. Des peintres, modernes, ont pris la parole, une parole que les conservateurs du Musée national d’Addis-Abeba relaient.

Si Wosene Kosrov ne faillit pas à la tradition picturale éthiopienne, c’est en apparence seulement. Son oeuvre, Mother and Child, s’inscrit bien dans la longue histoire chrétienne orthodoxe des vierges à l’enfant. Sujet majeur, au point d’être rebattu. Mais Wosene Kosrov fait une cruelle entorse à cette tradition.

C’est un tableau de taille modeste, avec une couleur dominante bleue. On y voit en effet une femme et un enfant. Il n’y a aucune tendresse, aucune affection même douloureuse chez la mère. Le port de tête est droit, certes, mais il est raide, pas altier ni inspiré par une tension céleste. Il est rigide et si le front est clair, c’est le reste du visage qui effare.

Nez, bouche, menton ont disparu. A la place, un tracé de pointes contiguës, comme de petits becs. Comme des pointes de chair. Multiples pointes de chair. Couvertes tout naturellement de peau. Mais il n’y a pas de telles pointes sur le corps humain et encore moins un tel piquetage de pointes.

Le sens d’une telle horreur, hypnotisante, s’impose, car c’était un visage : c’est maintenant un visage qui ne s’exprime pas, une parole ou un cri qui ne se dit pas, qui ne peut pas se dire.

Et Mother porte son enfant dans les bras, un bébé simplement représenté, un peu assoupi. Enfant et horreur voisinent.

Abebe Zalelew est quant à lui direct : il n’y a pas de faux disant dans Genital Mutilation. Ce n’est pas une photo, c’est une plus réaliste gravure sur bois peint. Abebe Zalelew reprend également une tradition picturale de l’Ethiopie, le dessin des yeux, des yeux qui étaient toujours ceux des rois, des saints, des anges et des archanges : mais il l’étend bien au-delà et par-là même, la détourne et la révolutionne.

Souffrance, effroi, résignation muette, mauvaise foi sont réunis dans la gravure d’Abebe Zalelew.

Une petite fille, 10 ans peut-être, est excisée, ou infibulée, on ne sait. Raidie dans la douleur, membres tenus et écartés, elle hurle, tête déjetée, ses cheveux crépus sont dressés.

En arrière-plan, avec un geste de recul, une soeur, une cousine peut-être, regarde avec effroi la scène : son corps l’entraîne au loin, il veut fuir, mais son regard reste capté et sa tête en est tordue. Les pupilles sont des losanges, verticaux, pointus, qui barrent toute la cavité oculaire.

Une femme, la mère sans doute, tient l’enfant : il y autant de contrainte que de douceur dans le cercle des bras qui entourent le buste de la petite fille ; la mère la presse sur son sein. Une pupille ronde envahit les yeux de la mère et l’arcade des sourcils tombe vers les bords du visage, dans un extrême mouvement d’épuisement, à force de devoir participer à autant d’horreur.

Une assistante tient écartée une jambe de la petite fille. Il n’y a aucune tendresse dans la force qu’elle y met ; et si un même mouvement de fuite abaisse les arcades sourcilières, il n’y a rien dans le regard, dans l’oeil même. Sentiment d’horreur, peut-être, mais sans aucune compassion : l’assistante fait son travail.

Il n’y a rien d’humain dans le visage de l’exciseuse. Vu d’en haut, avec une perspective saisie par-dessus la tête, il n’y a plus de face mais un museau, qui est celui d’un animal, large, carré. On ne voit aucune expression. L’exciseuse tient les outils.

L‘artiste qui a peint le tableau accroché sur les murs du Dashen, un restaurant d’Addis, ne s’inscrit pas dans une tradition picturale éthiopienne. C’est un abstrait ; mais il a visuellement exprimé toute la cruauté des mutilations dans leurs formes les plus extrêmes.

Sur un fond bleu, on voit une bande de tissu qui est découpée par un rasoir ; en-dessous, un trait noir aux bords troubles, vertical, un peu sinueux, en descend ; il aboutit à une même bande, mais cette fois qu’une grosse aiguille recoud.

Comprenne qui saura le vouloir !

Le guide Lonely Planet, destiné à des touristes, a le mérite d’écrire quelques mots. Le ton du texte est grave, et il conclut : “These women are holding back a scream so strong, it would shake the earth.”


Mis en ligne par Eric • Permalink

Cette étape : Art et effroi

Lire les autres récits de ce voyage   :     Périples et détours en Ethiopie  ----    Derrière la vitre  ----    Verte Ethiopie  ----    Les crocs  ----    Rimbaud et Peugeot  ----    Art et effroi  ----    Les trois cercles de Bahar-Dar  ----    Les Nagadés, un peuple sans pouvoir  ----    A la recherche de l'église perdue au lac Tana  ----    Eaux cuivrées au Nil Bleu : une journée ordinaire  ----    Les garçons et les farandji  ----    Les filles face aux farandji  ----    Gondar : les yeux et les voiles  ----    Magnifiques effondrements  ----    Salades de prix  ----    Rapines et humour (1)  ----    Rapines et humour (2)  ----    Eglises perdues sans clocher : Cherkos  ----    Eglises perdues sans clocher : Abouna Yemata  ----    Eglises perdues sans clocher : Debré Sellam  ----    L'Ashenda : bandes de filles en folie  ----    Discours de guides  ----    Orientations  ----   


Dans ce site :

• Parcours lointains en vélo : Albanie, Kirghizstan, Mali
• 2 roues en Espagne : Andalousie, Catalogne, Aragon, Jaen et Grenade, Galice, Monts Universels, Teruel, Valencia
• 2 roues en France : Causses, Cévennes, Massif central, Normandie
• 2 roues au Maroc : Anti-Atlas ouest, Sagho
• Photos de montagne
• Un mois en Éthiopie
• ...

• Les Auteurs