A la recherche de l’église perdue au lac Tana

en Ethiopie

Bahar-Dar donne accès aux îles et monastères du lac Tana. Il y en a largement plus d’une dizaine. On peut, comme cette jeune Belge rencontrée à Addis-Abéba, se donner pour mission de les connaître dans le détail, toutes si possible. On peut aussi réduire ses ambitions ; un premier seuil de satiété est vite atteint, avec la répétition des styles, des fresques, des aménagements, la litanie des commentaires. L’assoupissement peut guetter le visiteur.

Mais il vaut la peine de prendre son temps, de se rendre disponible aux impressions, aux ambiances, aux différences.

Ainsi, Beta Giorgis, Kebran Gabriel, Kebran Maryam, Debré Maryam ont chacune leurs particularités.

Beta Giorgis est assurément la plus commerciale : les bateaux accostent un bel embarcadère où les touristes peuvent poser un pied assuré. Une allée des marchands indique clairement le chemin à suivre, puis devient une sente étranglées où on a du mal à avancer tellement les étals se sont avancés. Croix, babioles, pierres, paniers : rien ne manque pour les touristes.

Tous - petits, vendeurs, guides improvisés ou officiels - sont gentils, sympathiques même, mais leurs discours, pompés dans les deux ou trois guides touristiques qui font référence, finissent par être lassants. Il n’est pas facile de se concentrer - et pourtant on aimerait y arriver en entrant dans un site artistique et religieux - même une fois isolés dans l’enceinte du monastère ; car on sait qu’il faudra en ressortir, dans la cohue.

L’église se trouve au centre du monastère : elle a, classiquement pour l’Ethiopie, la forme d’une hutte avec son toit pointu. Un déambulatoire circulaire, le kene malhet, est accessible à tous, quand les fidèles ne suivent pas un office ; on peut jeter un oeil dans le keddest, utilisé par les officiants et pour l’eucharistie ; au centre, le maqdas, le sanctuaire, n’est accessible qu’aux officiants : il recèle un tabot, une copie de l’arche d’alliance. Dans le déambulatoire, des fresques représentent des scènes évangéliques et quelques saintes légendes propres à l’Ethiopie. L’ensemble est beau, mais menacé à la fois par la lumière et par l’humidité : il faut ouvrir et fermer les battants de fenêtres du déambulatoire à chaque passage de visiteurs.

Kebran Gabriel, situé au sommet d’une île, est le monastère le plus professionnel pour l’accueil des visiteurs.

Les femmes n’y sont pas admises : je visite le monastère avec un Malien. Il est un peu hostile à l’exclusion des femmes et demande au moine, portier et guide, pourquoi ? Le père sourit, puis va chercher un tome des évangiles, ouvre à Mathieu 4 - 25 et nous fait lire : le texte dit que le péché de chair existe dès qu’une tentation apparaît, ce qui est possible en regardant une femme. En effet. Dont acte !

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Les archanges en guerre

Les fresques murales sont éblouissantes, et nous comprenons qu’elles sont de manière permanente en réfection, peu importe leur date d’origine. Elles sont semblables à celles de Beta Giorgis. Le moine, revêtu d’une bure de coton blanc, nous présente une descente de Jésus aux enfers, une composition majestueuse où un christ coloré est avalé dans le noir des enfers et des diables. Il précise que dans un des guides touristiques de référence, une photo de cette fresque est par erreur attribuée à une autre église.

Il connaît son sujet et en fait la preuve en nous présentant un trésor de manuscrits enluminés, de croix anciennes et de couronnes ayant appartenu à des rois des 13ème et 14ème siècles. Cela lui plaît d’en parler : il montre les plus belles des illustrations, nous détaille le procédé de fabrication des croix religieuses à la cire perdue, liste les généalogies royales, explique de quelle manière prendre les photos.

Pendant ce temps, Johanna, allemande et dessinatrice, est restée sur la jetée ; elle tire au crayon un portrait de deux prêtres qui voulaient emprunter notre bateau. Il n’y a pas contradiction formelle avec la règle de Mathieu. En Ethiopie, les prêtres peuvent être mariés.

Kebran Maryam est plus hétéroclite : fondée comme une annexe de Kebran Gabriel ouverte aux femmes, elle dévoile aujourd’hui un trésor de fresques peintes dans un style quotidien, populaire, et visiblement plus vivant qu’à Kebran Gabriel.

Peu de touristes y vont. A tort !

Les fresques y sont expressives, colorées, contrastées, d’une crudité toute plébéienne. Les martyres des apôtres y sont représentés sans qu’un seul soit oublié, sur de grands panneaux qui noient le spectateur sous l’abondance et la répétition des détails. L’enfer où sont jetés les mécréants est assurément un endroit où n’ont cours ni la pitié ni le pardon ; le feu et les tourments qui y sont représentés sont d’un réalisme sans équivoque.

Saints, monstres, archanges, païens mènent ainsi, fresque après fresque, des luttes sans merci.

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Couleurs

Les vainqueurs sont des blancs, les vaincus sont des noirs !

La vierge Maryam peut aussi intercéder en faveur d’un pécheur : ainsi fut-il de Belaï, le cannibale. Belai allait jusqu’à manger les membres de sa propre famille, 72 festins dit la légende ; un jour, il a pris pitié d’un lépreux qui demandait de l’eau. Maryam en a tenu compte et Belaï a vu son âme sauvée.

Le moine portier - nous ne pouvons pas communiquer avec lui, nous n’avons pas de langue commune - ne peut pas nous expliquer : nous prenons le temps de contempler.

Il est heureux d’écrire le nom de son église sur notre carnet, en guèze - l’archaïque langue cléricale utilisée par la religion orthodoxe éthiopienne. 

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Le trésor de Debré Maryam

Debré Maryam reste la plus émouvante de nos visites sur le lac Tana. La barque qui nous a conduit d’île en île accoste dans un fond de baie : elle a zigzagué pour éviter les groupes d’hippopotames dont on ne voit parfois que le haut du mufle, longé des rives envahies de roseaux, côtoyé des tankwas, ces pirogues qui coulent quand les joncs assemblés pour faire la coque sont trop imbibés d’eau.

Il n’y a aucun embarcadère et le chemin sinueux qui mène à l’église traverse champs et villages non touchés par la modernité.

Pourtant, Debré Maryam est un haut lieu historique de l’Ethiopie : elle fut le siège d’un concile qui a réfléchi sur le thème de l’union des natures du Christ.

L’église peut paraître pauvre, en comparaison avec les autres : elle est seulement modeste. Elle recèle un évangile datant des années 1600 et un autre plus ancien encore.

Le livre est tenu avec dignité par le prêtre, nous pouvons voir les icônes des quatre évangélistes, sous une reliure en cuir abîmé. L’évangile est utilisé jour après jour pour célébrer les offices de la communauté des villageois.

Intérieurement, je prie pour que cette oeuvre reste entre les mains de ceux qui en ont besoin. 


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